Jeudi 28 juillet 1881
Brisbane est venue me montrer ses dessins et voir mon tableau, Villevieille aussi, cette derniere me verse un peu de baume dans l'ame en disant du bien de l'oeuvre... Mais il faut vous dire que hier et meme avant mon depart nous avons comme vous savez beaucoup cause de ma tres embetante sante et qu'ayant passe en revue toutes les celebrites medicales, le pere Rodolphe me dit il y a deux mois, qu'a ma place il irait voir un homme qui par la specialite qu'il a adoptee c'est fait un nom terrible et qu'on ne prononce pas facilement mais que c'est un veritable savant, un homme vraiment tres fort et qui a gueri [Mots noircis: une dame] que Julian aime et respecte, du mari de laquelle il est l'ami. Elle etait condamnee et c'est sa mere qui a bout de ressources est allee la conduire chez le terrible medecin qui l'a guerie. Hier c'est encore revenue dans la conversation, (tout le monde etait parti, nous etions tous seuls) Julian me promettait toutes les decadences si je ne me soignai pas serieusement; [Mots noircis:une dame] aujourd'hui me donner les noms des docteurs a voir [Mots noir-cis:peut] recommandant de ne pas oublier le grand homme epouvantable.Alors j'y suis allee ce matin tres voilee et moyennant finance j'ai ete admise malgre qu'il ne recoit que l'apres-midi. Il y a assez longtemps deja que je pense que ma maladie vient de quelque chose de vicieux dans le sang, mon pere etant malade lorsqu'il s'est marie. [Mots noircis: Car enfant] j'ai toujours eu quelque chose dans la gorge et n'ai jamais bien respire par le nez et puis a present les oreilles... Quant au poumon droit c'est venu a la suite des choses precedentes et le tout a ete developpe par les cris, les larmes etc. etc. Je vous demande pardon de vous parler de choses si degoutantes mais cela me tient tant a coeur qu'il faut que je m'explique tout cela. Je n'ai jamais dit mes suppositions a aucun medecin, a personne, pas meme a celui d'aujoud'hui, seulement comme c'est Ricard il l'aura vu, s'il y a quelque chose a voir, si je ne me trompe pas; bien entendu il n'a rien dit. Je lui ai raconte comment j'ai commence par prendre froid, des extinctions, des toux, Enghien, Fauvel, Krishaber, Mont-Dore etc.
Je tremblais en parlant et il a du commencer par supposer tout autre chose avec son air encourageant. Il m'a regarde dans la bouche et a ecoute le dos et la poitrine, puis les petits coups sur la clavicule.
J'avais l'air effraye d'un enfant bien que ce vieillard voute paraisse bon et attentionne. Il a fait tout a fait ma conquete par l'epouvante et par son air de condescendance, de bienveillance qui est particuliere aux tout-pouissants, a ceux qui ont eu tout de la vie.
J'ai rarement vu quelqu'un d'aussi fascinant. Je suis a partir d'aujourd'hui ses prescriptions a la lettre, avec confiance, avec joie. Juilian a qui je suis allee annoncer ma visite est le seul qui saura que je l'ai vu.
Papa est reparti ce soir, nous sommes tres bons amis.