Deník Marie Bashkirtseff

Nous attendons notre train encore quatre heures ! Quitté Berlin hier à onze heures du soir. Mais d'abord mon costume de voyage: jupe plissée et long paletot avec un seul rang de boutons, en petit drap léger à petits carreaux blancs et noirs; capuchon doublé de noir. Chapeau noir d'une forme charmante et distinguée. Il va sans dire qu'arrivée à Berlin j'ai eu une robe en crêpe de Chine noire, à taille et jolie.
Gabriel est tout le temps avec nous, il avait apporté hier une invitation de chez Mme d'Aubigny, femme du secrétaire d'ambassade de France mais comme nous n'y sommes pas allées il nous a fait rencontrer avec cette dame au Bois de Berlin, il y avait aussi Madame... dont le nom finit en ens à l'ambassade belge et M. de Savigny de l'ambassade de France. On s'ennuie à Berlin et il leur a sans doute raconté des merveilles de nous; les dames sont parties les premières et M. de Savigny est resté, ce qui fait que nous avons fait bande à part, l'innéfable Gabriel et moi pour visiter les bêtes du jardin (Thier-Garden).
Nous avons encore dîné ensemble et ce pauvre Gabriel a été privé de la fête du ballon Godard, tout Berlin était là. Mais il s'est invité lui-même. Ah ! avant le jardin il y avait quelque chose à acheter et tout en marchant nous sommes allés chez Gabriel qui a un charmant petit appartement dans une maison où il ne loge que des diplomates. Mon portrait dans un cadre d'argent massif s'épanouit près de celui du père Géry. Il nous exhibe toutes les curiosités de sa chaste demeure et m'offre un éventail de bois assez drôle que nous trouvons dans un meuble.
Tout est correct chez cet enfant et dans chaque détail de son logement sont écrits les mots: ordre, tenue, bonne éducation. Il n'est pas possible d'être plus rangé tout en étant élégant et faisant bonne figure partout. Et dans sa conversation gaie et convenable, dans les compliments qu'il vous faits... Tout ça plein de sentiments sans fadeur. Bref il est absolument parfait.
Ça en est presque ennuyeux... pourtant j'ai eu presque du regret en partant. Il m'abritait les genoux avec le pan de son paletot, assis en face de moi en allant à la gare; il s'était remis à pleuvoir.
J'avais besoin de ce grand voyage, la plaine, la plaine, la plaine partout. C'est très beau, je suis folle des steppes... comme nouveauté... C'est presque l'infini... quand il y a des forêts ou des villages ce n'est plus ça. Ce qui charme c'est l'air avenant, aimable de tous les employés jusqu'aux faquins sitôt qu'on entre en Russie; les gens de la douane causent comme s'ils vous connaissaient, encore un peu on s'informerait de votre santé. Mais j'ai déjà quatre-vingt-six heures de wagon et il m'en reste trente à faire. C'est vertigineux ces distances. Un gros soulèvement sera très facile à opérer... Pour l'heure on massacre les Juifs ou plutôt on casse leurs maisons. Et l'Empereur reste dans sa stupide immobilité... Il n'avait pas à avoir peur de céder à des menaces en donnant la liberté; il n'avait qu'à attribuer ce dessein à son père en disant: Vous l'avez tué au moment où il allait réorganiser ('Empire. Moi en vous donnant toutes ces libertés je ne fais qu'accomplir sa dernière volonté. -Tout était sauf. Est-ce qu'il pense qu'il pourra maintenir l'autocratie ? Oh ! alors c'est un imbécile et un aveugle. Pourtant il faut que mon pauvre pays soit délivré de toute la vermine qui le ronge.
Oh ! nous avions un wagon cette nuit ! Ça nous a secoués ! Il a fallu appeler le conducteur, il paraît qu'une roue était détraquée, mais des cahots horribles, il a fallu changer au milieu de la nuit mais tous les employés sont d'une serviabilité, on se dirait au milieu de ses propres et anciens domestiques dévoués.