Deník Marie Bashkirtseff

Je suis donc partie hier soir, ma tante qui m'avait vue triste de rester à Paris ne pleura pas craignant que je lui reproche de m'influencer en m'attendrissant mais elle a la mort dans l'âme et croit qu'elle ne me reverra jamais. La pauvre femme qui adore maman m'adore doublement à cause de cela et je suis aussi désagréable que possible. Je me demande même comment il est possible de récompenser si mal ce sublime dévouement mais ce me semble une chose dûe et puis... c'est elle n'a personne que moi et puis quand on aime quelqu'un c'est pour soi... Elle est habituée par grand-maman encore dès ma naissance à voir en moi l'idéal du monde entier, maintenant quoique je fasse elle n'a pour moi que soins et prévenances, je n'ai même pas à parler, elle guette mes fantaisies et cela d'autant plus que me sachant très malheureuse et malade [Mots noircis: elle n'y peut par contre]... que de ne pas me rendre la vie matérielle désagréable.
Je crois que l'état où je suis a enfin fait le miracle de leur faire comprendre à tous que mes recriminations n'étaient pas des caprices de petite fille gâtée. Cinq ou six ans de tracas, de chagrins, de secousses, d'humiliations, de larmes ont fait leur affaire, je suis atteinte et ma pauvre famille exagérant tout me croit presque perdue. Du reste j'ai toujours eu la consolation de voir les plus beaux fruits, les primeurs sur la table, mes plats favoris, chaque fois que j'ai eu un ennui ostensible. Ces soins-là peuvent paraître niais mais il y a là quelque chose de touchant. Et je ne puis paraître douce, la pauvre tante a remarqué sans que je souffle un mot que j'évite autant que possible tout visage humain, aussi ayant veillé à ce que le souper soit préparé elle s'esquive et me laisse seule avec un livre. Quand il y a trois, quatre personnes de la famille je les supporte et parle avec mais une seule c'est une intimité qui me gêne et je reste à bouder tout en me reprochant et d'être si peu tendre avec une femme aussi dévouée, aussi attachée, aussi vertueuse. Car on est très vertueux chez nous, ma pauvre tante sous ce rapport est un ange.
Donc me voilà partie, Saint Amand est venu au dernier moment. La Brimont ne sait rien, j'ai passé la soirée de la veille avec elle, du reste ces derniers jours nous nous voyons tout le temps. Je suis allée chez Tony qui est très malade et auquel j'ai laissé une lettre de remerciements et chez Julian qui était sorti...
Il m'aurait peut-être fait changer d'avis et rester et j'avais besoin de changer... Depuis huit jours personne n'osait plus se regarder dans la famille de crainte de fondre en larmes et restée seule je pleurais tout le temps. Tout en sentant ce que c'était cruel pour ma tante... mais elle a dû pourtant voir que j'ai aussi pleuré quand il s'agissait de la quitter.
Elle croit que je ne l'aime pas du tout et quand je pense à la vie toute de sacrifices de cette héroïque créature je fonds en larmes, elle n'a même pas la consolation d'être aimée comme une bonne tante... pourtant je n'aime personne d'avantage.
Enfin je suis à Berlin, ma famille et Gabriel à la gare; nous dînons ensemble. Hier il a reçu ma famille avec des bouquets.
Le gentil garçon a perdu sa fleur, chaque fois que je le revois ça me fait cet effet...
Je vais faire un tableau là-bas... Oh ! ce Paris, ce tableau, Breslau, les Gavini et puis Mme de Peyronney, Mme Adam, les Krishaber etc... tout à... j'étais tombée dans un détraquement inexprimable.
Ce qui est le comble de l'horrible c'est mes oreilles... Je suis frappée là d'une façon épouvantable... Avec ma nature c'est ce qui pouvait arriver de plus cruel... Ainsi je crains tout ce que je désirais et c'est une situation affreuse. Maintenant que j'ai plus d'expérience, que je vais peut-être commencer à avoir du talent, que je sais mieux comment me tirer d'affaire... il me semble que le monde serait à moi si je pouvais entendre comme avant...
Et dans ma maladie cela arrive une fois sur mille à peine à ce que me dirent tous les médecins que j'ai consultés. "Rassurez-vous, vous ne deviendrez pas sourde à cause de votre larynx, ça arrive très rarement". Et justement c'est mon cas... Vous vous figurez tout ce qu'il me faut de dissimulation, de tension continuelle pour tâcher de cacher cette infirmité odieuse, j'y parviens avec ceux qui m'ont connue avant et qui me voient peu mais à l'atelier par exemple on le sent.
Et ce que ça enlève d'intelligence, comment être vive ou spirituelle ?! Ah ! tout est fini.