Lundi 13 décembre 1880
Celle-là est trop forte. Nous finissons de dîner lorsqu'on me donne la carte de la princesse Karageogevitch qui demande si on peut la recevoir.Bojidar attend la réponse dans l'antichambre. Excessivement étonnée je fais dire que oui mais c'est ma tante qui les reçoit au salon bleu.
Je n'entre qu'après m'être assurée qu'ils causent tranquillement comme si de rien n'était.
— Eh bien Princesse ? dis-je en entrant.
— Vous êtes étonnée de me voir ?
— Mais oui, pourquoi donc revenez-vous ?
— M. Soutzo est parti, alors nous revenons.
— Quel rapport ?
— C'était un cochon, un misérable et vous l'aviez admis dans l'intimité, par dessus la tête de mes enfants !
— Ah ! sapristi vous m'étonnez.
— Si vous saviez les horreurs qu'il a dit de vous ! Et maintenant il est parti couvert de honte, il a volé des papiers, des bijoux à ses sœurs, que sais-je, c'est un sale monsieur, il est obligé de se cacher. Et il disait de vous Marie des choses horribles.
— Tiens, il m'a dit que c'est vous qui disiez de nous des choses atroces.
— Ah ! le misérable ! Comment ! il n'y avait pas huit jours qu'il vous était présenté que vous répétiez ensemble cette comédie et qu'il a osé le cochon dire à Bojidar: tu sais Bojidar je puis te faire donner un rôle de domestique si tu veux.
— Ah ! il a dit [des] horreurs de nous. Ça m'étonne et ne m'étonne pas. Vous savez nous accueillons tout le monde de la même manière.
— C'est justement ce que je vous reproche ! Soutzo était bon pour votre antichambre !
Et là-dessus des broderies sans fin. Moi, je lui ai dit tout franchement ce que je pense d'elle et de tous:
— Une autre à ma place Madame, ne voudrait plus vous voir mais moi. Ah ! si vous saviez comme je méprise toutes ces misères et puis voyez-vous il m'est impossible d'en vouloir à des indifférents. Si je tenais à vous votre conduite si impolie me fâcherait... mais je ne tiens pas à vous. Vous veniez tous les jours, c'était bien; vous avez cessé de venir, cela était aussi bien; maintenant vous revenez, c'est toujours indifférent.
— Oh ! si cela vous est désagréable je m'en vais, dit la bonne femme en se levant et riant.
— Mais non, repris-je en la retenant par ses jupes, je n'ai pas dit désagréable, j'ai dit indifférent, restez-donc. Vous êtes folle et vos fils sont fous. Quand on me demandait pourquoi nous étions brouillés j'ai toujours répondu que je vous croyais malades de la folie.
— Bojidar c'était par jalousie qu'il était furieux s'écria la princesse.
— J'étais indignée, dit ma tante de rencontrer Bojidar qui ne me saluait pas et faisait la grimace.
— C'était quand vous étiez avec Soutzo, avec cet être ignoble !
— Moi aussi je faisais des grimaces, cria la princesse, j'étais indignée de vous voir avec lui.
— Pour Bojidar, c'était bien la moindre des choses dis-je, s'il faisait la grimace il n'y avait qu'à l'attraper et lui tirer les oreilles comme à un gamin.
— [Mots noircis: Si vous] saviez ce qu'il disait de vous ! poursuivait Bojidar, mais je ne pouvais pas vous le dire, si Paul avait été là, je le lui aurais dit, c'est une indignité, ce Soutzo est un cochon...
— Mais vous aussi mon pauvre Bojidar, vous étiez "cochon" de ne pas nous prévenir qu'un monsieur admis chez nous disait ce qu'il disait.
— Ça c'est vrai ! s'écria Bojidar avec entrainement mais... je ne voulais le dire qu'à Paul pour que cela soit sérieux.
— En résumé mes bons amis vous êtes tous les mêmes, Berthe me dit que vous nous calomniez, vous me dites que Berthe médit de nous. Soutzo prétend que vos fils madame sont d'affreux garnements et que notre rupture était retombée sur notre dos et [Mots noircis: après vous nous] noircissez affreusement. Vous à votre tour vous m'affirmez que Soutzo est un atroce coquin.
Je riais à moitié en débitant ma tirade et tout le temps de la visite de ces fous je ne pouvais que [Rayé: rire en les écoutant et leur] répéter en riant: Ah ! vous m'amusez, tout cela est bien bon et vous êtes [Mot noircis: de bien] bons fous...
Que vous dirai-je ? Et d'abord que je suis contente de renouer avec ces gens; les garçons me sont une ressource.
Quant aux médisances, je les méprise ne les méritant pas.
Mais la Princesse a raison, on a été imprudent avec Soutzo, et vous ne sauriez croire combien j'y étais poussée par ma tante. Du reste Soutzo était tout ce qu'il y a de plus insinuant, vous avez vu comme il s'était imposé. Je ne m'étonne pas qu'il dise du mal de moi, il m'en a dit de tout le monde. Les Karageorgevitch ne valent peut-être pas mieux, sauf Alexis qui est un très bon enfant.
Je méprise les médisances... parce que je n'y peux rien et que par ce semblant de mépris je me mets l'esprit en repos... et aussi parce que trop de gens médisent, je finis par m'y habituer. Vous savez ma vie, jugez-moi.
Je ne le dis pas pour que vous exaltiez mes vertus, car mes imprudences et mes folies suffisent pour me noircir pas mal, mais en somme ce n'est que ça. Au reste jugez-vous mêmes. Quant aux inconséquences comme avec Soutzo je n'y suis pour presque rien. Maman et ma tante surtout l'ont encouragé et m'ont fait des histoires quand je voulais l'éloigner. Elles y tenaient par vanité comme à une conquête à moi et ne se doutaient pas que cela pourrait nuire... Enfin, c'est fait, passons. J'en accepte tout de même la responsabilité mais accordez-moi les circonstances atténuantes.
Pourtant j'aurais pu leur opposer plus de résistance à mes mères, mais comme tout cela avait un but gracieux j'ai laissé faire. Je ne le ferai plus.
Je ne doutais pas que le Bojidar était furieusement jaloux de l'autre, non pas d'amour... mais de n'importe quoi. En somme c'est l'histoire de notre comédie et puis cette princesse est si folle. Enfin ces Karageorgevitch sont tout de même des gens honnêtes et on n'a rien à dire sur leur compte, tandis que le Soutzo a fait pas mal de malpropretés.