Deník Marie Bashkirtseff

Tony m'a dit que ma tête du concours est ce que j'ai fait de mieux jusqu'à présent. Ah ! qu'importe; ce n'est pas une vie cela !
La Reine d'Espagne va donner une soirée et je me demande si nous serions invitées si maman était là. Enfin ! Les de Lesseps, Hecht, Dieppe, je ne sais quoi encore forment un horrible chaos dans ma tête et je ne sais que fondre en larmes. Au bout de trois ans n'en être que là.
Je vais demander cinq cent francs à ma tante pour payer le harpiste et elle me répond la phrase sempiternelle: je te jure que nous n'avons pas le sou, mais demain ou après-demain peut-être. Cela a mis le comble à mon exaspération !
Toujours la même chose !
Quand même pour une fois cela serait la vérité on m'a toujours menti ! Et jamais d'argent ! Nous n'allons nulle part, nous n'avons même pas de voiture; nous ne recevons personne. Je n'achète rien depuis trois mois, deux robes à crédit et un paletot et il n'y a jamais d'argent !
J'avais envie d'un livre l'autre jour avec une reliure rare et je suis folle de beaux livres et je ne l'ai pas acheté.
Enfin ce n'est pas une existence cela ! Ceux qui vous mettent au monde devraient s'occuper de vous un peu plus que cela ! Vous donner un état, une carrière, une position je ne sais pas ce que je dis, mais je me comprends. Oh ! les terribles gens, ó l'atroce éducation.
Dans tout ce que j'ai fait de fou ou de bête c'est eux qui m'ont poussée. Je ne dis pas depuis deux, trois ans. Depuis trois ans je suis seule responsable ne les écoutant plus et les sottises qu'ils disent ne m'influencent plus. Quelle atroce maison, quelles mœurs !
Je les aimerais mieux vicieux que comme ça.
Le désordre et l'avarice en plus bête ensemble.
C'est comme de m'obséder par des sirops, du feu dans mes chambres et de me laisser crever d'angoisse... Ah l'atroce existence. Ma surdité même est causée par eux.
Krishaber me soignait et ayant senti je ne sais quoi d'étrange dans les oreilles j'allais le consulter quand est survenu je ne sais quel potin qui m'a retenue d'y aller; j'attendais toujours que cela se dissipe, que Mme Krishaber vienne chez nous pour oser retourner chez eux, mais j'ai attendu en vain et il a été trop tard après.