Jeudi 2 décembre 1880
Cassagnac a trent-sept ans aujourd'hui.Mme de Brimont m'adore, me comble de gentillesses et m'embrasse comme si j'étais sa fille. Je craignais pour son fard mais il tient admirablement. Elle nous invite à venir ce soir.
Il n'y aura presque personne mais je suis un peu lasse. "Il faut que je vous fasse rencontrer un soir avec mon vieil Emile de Girardin". Enfin, c'est à ravir. Sans compter que je pense à Hubertine pour laquelle je suis Pauline Orell.
La citoyenne Pauline Orell, cela fait fort bien. J'aurai naturellement une sorte de double existence de cette manière. Je compte même adopter une perruque noire et me noircir les sourcils très forts en adoptant un pince-nez. Nous verrons.
Peut-être lui avouerai-je tout en la priant de ne pas faire vérifier mon identité, car si ma famille découvrait la chose je ne pourrais les aider pécuniairement, ce que je compte faire d'une façon sensible au point de les mettre à même d'avoir un journal. Mais nous aurons de la peine tout de même. Pensez-donc sur les quinze femmes de chez Julian il n'y en a pas une qui ne rirait, ou ne se signerait, à l'idée de l'émancipation de la femme, les unes par ignorance, les autres parce que ce n'est pas comme il faut. J'ai été sur le point de me dire qu'il faut envoyer au diable ces viles créatures qui ne veulent pas être traitées en créatures raisonnables. Elles vous disent, la femme a la beauté etc. etc. Ou bien: et qui élèvera les enfants si la femme fait de la politique ? Tous les hommes passent-ils leur vie à faire de la politique ? On ne force pas la femme à aller pérorer dans les cafés mais nous voulons qu'elle soit libre, de s'adonner à la carrière qui lui convient le mieux. "Laissons la femme à sa place" disent-elles. Et ou est sa place je vous prie ? Qu'est-ce que ça signifie ? La féodalité, les castes alors ? Le guerrier, le laboureur, le marchand ? J'enrage de découragement quand je me trouve en face de créatures aussi ineptes ! Il faut prêcher et persuader et non pas enrager. Jusqu'à présent il n'y a que des femmes sans avenir ou à peu près, ou des républicaines des basses classes. Les mères ont peur de leurs maris, les jeunes filles ont peur de ne pas se marier.