Mercredi 1er décembre 1880
En sortant d'atelier je vais prendre de Daillens et nous allons 1 2, rue Cail, chez Mlle Hubertine Auclert. C'est un mercredi, jour favorable d'après Edmond. Nous avions sonné vainement trois fois et étant redescendues parlementions avec le concierge lorsqu'une jeune femme vint à la loge, nous nous étions arrêtées indécises.Je l'ai reconnue à l'instant.
Le concierge nous rappelle et Mlle Auclert nous invite à monter. Droit des femmes siège social. Les mots écrits sur la porte m'avaient déjà donné avant l'arrivée de la demoiselle, un accès d'enthousiasme d'autrefois et je fis semblant de sauter au cou de la Daillens.
Très pauvre et simple et nu le bureau. Elle allume du feu et s'assied devant la cheminée, de Daillens à sa droite, moi à sa gauche.
C'est ma compagne de campagnes qui commence... Alors je dis que je ne puis me défendre d'une grande émotion en présence de la femme qui a si courageusement pris en mains la défense de nos droits. De Daillens est française, veuve d'un Anglais M. Norscott. Moi d'origine étrangère mais élevée en France et je m'appelle Pauline Daria Orell. Moi, mon but secret c'est de faire le portrait d'Hubertine pour le Salon. J'adopte le pseudonyme de Daria, pour la peinture, très joli, très simple. C'est un nom de baptême russe.
En somme, elle sera bien pour la peinture. Brune, le teint un peu couperosé peut-être, mais il fait froid et puis il y a des jours. De petites mains un peu rouges, de petits pieds. Une mise et un langage très convenables.
Elle est sympathique et gentille, l'accent pas trop distingué. Elle nous donne un programme, une petite brochure, nous nous serrons les mains.
Nous adhérons, nous reviendrons, nous déposerons notre cotisation de vingt-cinq centimes par mois, nous viendrons aux conférences. Pardieu ! à mercredi prochain à trois heures. J'ai été aimable et dis que le principal argument des réactionnaires, la laideur, la vieillesse et le grotesque des conférencières ne peut être de mise car: vous êtes jeune et jolie.
Je suis contente, non pas encore car cela peut mal tourner, tout ne me tourne t-il pas mal.
Nous verrons.