Deník Marie Bashkirtseff

Nous avons communié toutes les trois, maman, Dina et moi. Après, je déjeune, Mouzay qui va bassiner un monsieur je ne sais qui, qui a paraît-il a de l’influence dans la manière de placer les tableaux.
Peu de monde, samedi saint. Mmes Gavini, Richaud, Poitrineau, Saint Amand, Chaudordy, Rouzat etc.
Le printemps me fait adorer la toilette.
J’ai des idées de robes, de chapeaux, des fleurs, des gazes, tout est frais, élégant, gracieux. Mais... pour qui ? Cinq ou six chapeaux, tous les jours un autre au Bois mais mon futur n’est pas à Paris. Les journaux le font voyager en Belgique pendant qu’ils envoient Gambetta à Ville d’Avray. J’appelle Joseph mon futur en riant, c’est lui qui me semble désigné et clairement par Mme Jacob. Le Bois m’écœure quand il n’y a pas un homme que je compte y rencontrer. Cette bête de Joseph Arnaud ne se doute pas de la... fidelité... future de sa future épouse qui ne voudrait s’habiller que pour lui. Non, mais c’est vrai, j’ai ça dans le caractère... un besoin de dévotion bourgeoise, non pas bourgeoise... Toujours l’influence des clichés.
Cette dévotion, cette fidélité idéales ne peuvent être produites que par des sentiments d’un ordre absolument exceptionnel et d’une élévation extraordinaire et on dit bourgeois !
Soutzo est arrivé à neuf heures du soir. Je ne sais si ce garçon m'aime... il est cocasse avec son air grave, assommant... Il reste deux heures à côté de moi, quelquefois j’écris ou lis et ne parle que rarement, lui ne dit rien et reste là à fixer le vague... A onze heures sonnerie violente, Mme Gavini, Chaudordy et Gavini qui revienent de l’Hyppodrome.
Nous prenons du thé jusqu’à minuit. Et je suis amenée à raconter tout cela ici parce que j’ai senti le besoin de venir écrire que mon futur est absent et que mes chapeaux en fleurs ne me font pas plaisir sans lui...