Deník Marie Bashkirtseff

J'ai eu des compliments et des encouragements. Breslau qui est revenue de la mer a rapporté des études de bonnes femmes, de têtes de pécheur, etc. C'est d'une charmante couleur et la pauvre Amélie qui se consolait que Breslau n'avait pas la couleur, a fait une triste figure. Breslau sera un grand peintre, un vrai grand peintre; et si vous saviez comme je juge sévèrement et comme je méprise les prétentions des femelles et leurs adorations pour Robert-Fleury parce que paraît-il, il est beau, vous comprendriez que je ne m'extasie pas pour rien, d'ailleurs à l'heure où vous me lirez la prédiction sera accomplie. Il faut me forcer à dessiner par cœur, autrement je ne saurai jamais composer. Breslau fait toujours des croquis, des pochades, un tas de choses. Elle faisait déjà deux ans avant de venir à l'atelier où elle est depuis deux ans et plus. Elle y est entrée vers le mois de juin 1876 à l'époque où je me gaspillais en Russie... Misère !!
Je me suis réveillée en larmes et l'oreiller en était trempé. J'ai rêvé que Paul de Cassagnac était venu m'assurer qu'il n'était pas marié et qu'il avait coupé la moitié de sa moustache que j'ai soigneusement pliée dans un papier, avec l'intention d'aller consulter une somnambule. Là-dessus arrive Mme de Daillens et elle me dispute cette moustache, nous nous empoignons auprès d'une porte, je jette mon paquet dans un corridor noir et Mme de Daillens disparaît. Alors au lieu d'une somnambule je trouve grand-papa et grand-maman et tous les trois nous nous embrassons, nous pleurons, pleurons, pleurons; enfin je rencontre Walitsky en train de consulter un pullaire antique qui était assis devant un sac de grain.
Pauvre Cassagnac, en me réveillant j'apprends le malheur qui lui arrive. M. Clément Laurier vient de mourir subitement et en supposant qu'il n'ait pas tout à fait réglé ses comptes... cela peut arriver n'est-ce pas; il était jeune encore et puis si riche, on avait confiance, on a pu différer, j'avoue que j'en serais ravie. Popaul n'aurait que ce que sa lâcheté mérite.
Nous sommes allés au Concert Russe, qui comme tous ces concerts-là se donne dans la salle des fêtes du Trocadéro. Le chœur final de la Vie pour le Czar est diablement tapageur, si on ne comprend pas de quoi il s'agit, mais toutefois empoignant, je me suis avec peine retenue de pleurer.
La salle républicaine laisse bien à désirer avec ces R.F., ramollissement fatal, régime forcé, rage funeste, rengaine funèbre, réforme funambulesque etc. etc.
Florence m'écrit, il paraît que j'ai promis de venir, peut-être irai-je.