Deník Marie Bashkirtseff

Je suis sortie à huit heures moins cinq minutes et j'ai marché jusqu'à l'atelier où j'ai pris ma place que j'ai quittée à onze heures pour aller à Versailles avec ma tante. Là nous demandons Gavini qui nous fait entrer et vient voir si nous sommes bien placées. J'attacherai ci-après le compte-rendu de la séance [Manque]
pendant laquelle je me suis amusée. Cassagnac parut assez surpris de nous voir, alla emprunter un binocle, nous lorgna et fit un salut asez calme. J'ai fait des croquis de têtes et affecté de regarder autre chose que le ténor, on a beau faire, ce garçon-là est le ténor et les autres sont des choristes. J'étais en blanc écru, la dernière fois j'étais en noir. Et vous savez j'étais contente d'être dans la loge des vice-présidents grâce à Popaul, eh bien si je n'avais pas rencontré ce monstre-là il ne m'aurait pas donné ces billets et nous aurions été placées dans la loge du Président, Gavini s'était déjà entendu avec M. Grévy.
On dit que Cassagnac ne passera pas demain et sera remis au mois d'octobre. Gavini nous rejoint à la gare et nous retournons ensemble. En wagon il nous présente le duc de Padoue, oncle du doux Multedo et encore deux.
On cause de politique et d'art et enfin du monde de Nice sous l'Empire dont il reste quelques bribes encore maintenant de sorte que je donne quelques nouvelles et parais au courant de tout.
Je crois que j'ai été gentille et sage car on a paru m'écouter avec beaucoup de plaisir, surtout M. de Padoue. C'est bien n'est-ce pas d'aller et de retourner à Versailles entourée de députés bonapartistes ? Aussi je ne suis pas mécontente. Seulement il faudrait quand même que le fiancé de Mlle Acard soit avec moi autrement...
Quelle fichue malchance ! Si je pouvais lui plaire... hélas si cela devait être cela serait déjà !
Jusqu'à la fin de mes jours je déplorerai ce malheur... Il y a une grande consolation pourtant c'est que je l'ai entièrement lâché.
Je suis enchantée de ma conversation avec M. Rouher, on n'est pas plus charmante avec plus de tact. Ça ne m'arrive pas souvent.
Alors je prends une petite boîte de dragées rondes et roses et je l'envoie à Cassagnac, par l'huissier, dans l'enceinte même, troublant ce grand homme dans l'exercice de ses fonctions, la boîte a été placée dans une honnête enveloppe avec ce billet:
'Pour adoucir l'amertume de la situation je vous envoie ces perles roses quoiqu'en dise le proverbe...
Votre amie aussi désintéressée qu'éternelle.'
Ce qui m'a été excessivement désagréable c'est que mon ami est allé voir quelqu'un dans une tribune, il a parlé à un Monsieur mais c'est égal, pendant dix minutes j'ai été au comble du
désespoir.
Puis... tout passe avec le temps.
Gavini vient nous dire que c'est fini dans cinq minutes et qu'il faut s'en aller. Ils ont atteint leur but et grâce au verbiage de M. Baudry d'Asson, Cassagnac n'a pas passé et reste suspendu jusqu'en octobre.
Nous descendons et voilà où commence la malchance, M. Rouher nous attendait en bas, nous prenons à nous trois un fiacre et partons. Quoi de mieux ? Je pensais déjà à ma gloire au bras du Patron de la bande et causant avec les dix ou douze députés que je connais ?
Ah ! bien oui ! Pendant que nous causons de choses diverses le fiacre nous conduit à une gare qui n'est pas la bonne, nous en retournons au galop trop tard et devant mes yeux le train qui emmène tout le monde pour la gare Saint-Lazare, ce train bienheureux file !
Nous en prenons un autre et rentrons par la gare Montparnasse, la impossible de trouver une voiture, M. Rouher s'appretait a nous escorter jusqu'a chez nous mais nous ne trouvons qu'une carriole deux places et nous separons du chef en donnant rendez-vous au 28 octobre prochain. J'ai deja des billets.
Que dites-vous de ce four. Un four fort respectable, oui, mais comprenez donc plus c'etait beau, plus cette fin est odieuse !
Quel triomphe j'ai perdu ! Quoi d'étonnant, c'est habituel. Ça a trop bien commencé et tout d'un coup... ces voyages, ces députés, c'était trop amusant pour continuer, oui, mais la fin ! Ah ! misérable Cassagnac quelle occasion j'ai perdue de te montrer que tu n'es plus ni Billet ni Protection. Tu es mon ami réduit à ta plus simple expression et si je t'adore ce sera pour tes beaux yeux.