Dimanche 9 juin 1878
G.E. HaussmannMais M. Turquan rédacteur au Ministère de l'intérieur et officier de réserve du 11 ème régiment d'artillerie que j'ai rencontré chez les Gavini arrive à dix heures et demie et m'apporte un billet qu'il a été chercher à Versailles, ce matin.
Je m'en vais donc avec maman acheter une perruque et des lunettes faubourg Saint-Honore. Nous sortons lorsqu'on nous donne un télégramme signé Fortuné, c'est Chocolat qui a été à Versailles avec Rosalie et tous deux ont eu des places dans la galerie du peuple. A peine avons-nous acheté les ustensiles à déguisements, j'étais déjà remontée en voiture quand je vois venir qui... Cassagnac ! Je fais un salut très sec, et au lieu de passer il s'arrête et vient nous parler comme s'il n'était pas le dernier des impolis. On voit bien qu'il se marie tellement il a l'air gai; dans quelques jours il va passer en cour d'assises pour un article mais le bonhomme est coutumier du fait, il en rit et veut nous montrer les pièces, seulement rien qu'à la vue de sa serviette le cocher et les passants étaient tous yeux, il fallut rengainer. C'est dommage, ce dépouillement de dossiers sur le siège d'un fiacre faisait bien. Voilà que passe une femme, notre homme dit qu'il l'a connue il y a trois ans et fait semblant de vouloir la fuir en montant en voiture avec nous. Alors je lui dis des bêtises me moquant du nombre de ses victimes et regrettant que la distance de la boutique de Bysterweld à l'avenue de l'Alma 67 soit si courte. Je dis toutes sortes de choses qui auraient pu être vraies... mais bref qui ont l'air de moqueries.
Je n'ai pas non plus omis de dire qu'il était amoindri et déteint et que sa négligence ne méritait que mon mépris et que mes pieds n'étaient plus à lui et que je ne les lui montrerais jamais et que je détestais les gens inutiles.
"Votre beauté ne me sert à rien puisque je ne vous vois pas soleil bienfaisant; quant à votre chaleur elle ne se fait aucunement sentir. Je me passe de vous Dieu merci, j'ai cinq billets". T out cela [Mots noircis : en riant] de sorte que [phrase non terminée]
Je déteste quand les gens vous disent qu'ils reviennent de la campagne et qu'ils vont y retourner, c'est un mensonge et assez injurieux même.
Voilà donc, ce misérable nous quitte à notre porte, je ne déjeune pas et vais à la gare avec ma tante. Là encore Popaul, il
demande à monter dans la même voiture et d'y amener quelques (il y en a cinq et Cassagnac sixième) députés entre autre Messieurs de Bouville, Vinay et le comte d'Espeuilles qui a été invalidé à cinq heures du soir.
[En travers : Je réponds à son salut et lis mon journal sans m'en soucier davantage. Je ne veux pas être aimable avec un homme qui a été Impoli. Et en wagon j'ai écouté les messieurs sans trop parler.]
Quand je suis avec Cassagnac, il me semble que les hommes me regardent d'une façon particulière et loin de m'en fâcher je m'épanouis. Tout d'un coup au beau milieu de la conversation il tire de sa poche un tas de billets.
- Je suis allé les prendre chez mon papa et je lui ai pris cela.
Je lui avais dit ce matin que son père en avait huit. C'est Gavini qui me l'avait dit hier. Quant à ce misérable Paul il prétend que je suis folle et que je lui écris toujours le jour même de sorte qu'il ne peut rien m'avoir. Cette fois Dieu merci je ne lui ai pas écrit et je ne lui écrirai plus jamais.
Ma tante lui prend deux billets de la loge des députés et lui donne celui que nous avions.
- Ne donnez pas les autres ma tante, nous avons du monde à placer, nous prendrons pour nous ceux de M. de Cassagnac et nous donnerons les autres.
Voici le compte rendu de la séance d'après l'Officiel, [manque]
C'était amusant et nous étions bien placées. Quant à Cassagnac content sans doute de l'échapper aujourd'hui il paraissait d'une gaieté folle. Vers le milieu de l'après-midi je me suis mise dans un coin parce qu'il y avait près de moi une jolie femme et je ne savais au juste qui on regardait.
On m'a regardée dans mon coin moi aussi.
J'aurais dû ne pas même parler à ce chien d'homme mais j'ai préféré m'en moquer et je m'en suis moquée tout le temps, il est vrai qu'il sait répondre. Ma tante est ravie et vexée. Elle ne souffre pas qu'il regarde une autre femme que moi. Pauvre tante.
Quant à moi je suis rentrée fatiguée et bonapartiste quoique m'opposant à [Cassagnac]. Cassagnac a fait mes délices toute la journée et je pensais en le regardant : peut-on ne pas être bonapartiste ! C'était à Versailles. C'est autre chose à Paris.
S'il ne vient jamais c'est que je ne l'intéresse pas, tout en l'amusant quand il me voit, et si je ne l'intéresse pas que diable voulez-vous que j'en fasse ?..
Je ne sais si j'ai bien fait de dire... il disait à nos députés que
ces dames qui sont d'un pays raisonnable doivent trouver bien drôle la façon dont les choses se passent en France, alors j'ai dit: mais non, ce système de ventilation perpétuelle me plaît assez. Ça n'est rien d'extraordinaire au fait.
Que c'est donc triste que nous n'allions pas dans le monde à Paris... Cela seul aurait une influence sur l'homme qui me ressemble tant. Il faut arriver pour le mois d'octobre (puisque voici les vacances) à aller à la Chambre dans la loge diplomatique.
Si cette princesse Troubetzkoy revenait je pourrais la connaître par les Boyd... Ah ! que tout cela est énervant. C'est égal ce premier succès me donne confiance en moi, car enfin c'est grâce à moi que j'ai été à Versailles. Que tout cela est énervant ! Que tout cela est donc énervant... oui je sais à cause de Cassagnac, mais tout cela pourrait s'arranger s'il ne se mariait pas. Mais s'il se mariait tout cela devient inutile, je n'ai rien à faire avec lui, [Mots noircis : ce qui est vexant] je ferais ma peinture.
Vous vous souvenez que je devais être une Mme Récamier il y a deux ans, eh bien c'est à cause de cela que je voudrais me relever. Si j'avais fait sa connaissance cet hiver je ne m'inquiéterais de rien, il n'y aurait pas ces espèces... d'obligations antérieures.
Ce voyage était curieux, en les écoutant je savais à peu près d'avance les effets et les interruptions, et Cassagnac qui leur racontait ses idées et puis : dites-donc ne me le prenez pas, ce ne serait pas honnête.
Ces hommes s'amusent prodigieusement. Jouer à la France, aux lois, aux gouvernements, sapristi ! ce n'est pas une vile bêtise.
Je sens le besoin de vous exposer la situation actuelle et un aperçu de mes projets ou intentions pour n'avoir plus à y revenir... Je ne sais rien. Si, il faut.
Il y a avant tout et malgré tout la peinture, puis :
il y a Paul de Cassagnac qui est un homme célèbre et qui devait me faire faire de la politique, ce qu'il n'a pas du tout fait et cela en partie parce que nous ne connaissons personne, ne sommes pas en situation. Outre cela ce garçon m'amuse beaucoup et aurait pu devenir (je le crois par moments) quelque chose de sérieux. Mais grâce à diverses circonstances il est resté un ami et c'est là que commence l'ennui; je me contentais de l'amitié et voilà qu'il n'y a même pas cela. Cet être supérieur et si rempli de défauts [Mots cancellés : et peut-être de vices pour le vulgaire], cet être qui est si pareil à moi, ne trouve rien qui l'attache à moi et
outre cela trouve une autre femme qu'il veut épouser ! N'oublions pas de vous faire remarquer qu'il n'y a rien dans tout cela du passé. Que je ne monte pas sur un tabouret pour crier aux étoiles que toute ma vie va être employée à prendre ma revanche. La revanche de toute chose viendra en son temps.
{En travers : L'important s'est de tâcher qu'il y ait aussi peu de revanches à prendre que possible. Voilà l'essentiel. Voilà la grande affaire. Voilà le salut de mon amour-propre.]
Je suis devenue effroyablement sage et ne compte (?) plus que sur moi. Je ne cherche plus de choses chimériques parce qu'elles viennent toutes seules si elles viennent, ce qu'on peut amener ce sont des choses assez simples et c'est à cela que je tâcherai sans m'en cacher ni en être honteuse. J'irai à la tribune diplomatique, je vous l'affirme, en outre je tâcherai de me faire un salon... et j'y amènerai même des gens de notre ambassade, tout doucement. Quand on ne compte que sur soi on peut être souvent sûr de son fait.
Cassagnac se sent coupable mais ne se sent pas le désir de réparer ses crimes. Voilà ce qui m'offense beaucoup. On pourrait dire que jusqu'à présent il ne s'est accumulé dans ma vie que des choses dont je doive prendre des revanches... c'est vrai, jusqu'à cet hiver. Il n'y a donc qu'à purger les anciennes dettes, n'en faisant pas de nouvelles ce sera possible. Pour le moment nous parlons de Cassagnac qui m'intéresse, les autres c'est du tout à fait passé dont je me fiche, donc voilà ! Si Cassagnac se marie ce sera bien dommage et amen. Quant à l'amour-propre, il n'y a eu que de vagues fantaisies, de Mouzay et de moi mais moi en secret [Rayé : ostensiblement], j'ai toujours dit à cette femme que c'étaient des bêtises... Judic a chanté hier à la kermesse une chansonnette ou les couplets finissent par ces mots: c'est bête, c'est bête, mais... c'est bien bon ! Ça me tourne dans la tête. Reprenons, s'il ne se marie pas il n'y a ni revanches, ni vengeances ni rien de tout ces mots dont j'ai abusé et qui me dégoûtent. Il y aura simplement ma campagne pour l'amener par tous les moyens à mon amitié. [Mots cancellés: Voilà je crois à peu près tout le plan de mon existence provisoire] Je n'ai rien caché, je n'aurai rien à vous expliquer; c'est le résumé de tout, souvenez-vous en et laissez-moi en paix. Si je vous parle de Cassagnac après l'avoir vu, prenez-le simplement, ne me cherchez pas chicane, je suis trop fière pour courir après ceux qui ne courent pas après moi. J'ai toujours poursuivi ceux qui ne se fichaient pas de moi pour abandonner ceux qui m'aimaient, et oubliant qu'il y en avait qui m'aimaient je ne pensais qu'aux autres, et me trouvais misérable
n'ayant pas connaissance du système de compensation. A présent c'est différent et ce changement est naturel étànt venu graduellement et étant motivé. Voilà pourquoi je vous prie de croire que ce n'est pas un changement imaginaire et subit [BAS DE PAGE BLANC]
Donc je suis fâchée de ne pouvoir montrer à Cassagnac que nous sommes très chic. Autrement je me contenterais de mon travail, mais cette complication rend notre position particulièrement désagréable. Cassagnac n'a pas changé, il a toujours été le même pour nous; ce qui me fait penser qu'il est moins aimable c'est que ça ne va pas en augmentant et avec cette lenteur, franchement cette amitié devrait au moins aller crescendo.
Et plus il s'estrange, comme disait la reine de Navarre, plus il s'estrange de moi, plus il serait agréable de me montrer... très chic sous tous les rapports, non pour amener une passion... bêtise ! mais pour un... sentiment bien naturel et compréhensible qui n'a rien à faire avec l'amour.
Voici à peu près tout le plan d'une existence provisoire. Mais assez, vous en savez assez. Amen.
Cassagnac a un dos et des jambes ! mon Empereur, ce n'est pas convenable pour un jeune premier... assis l'un à côté de l'autre en wagon nous étions à l'étroit, il faisait chaud... c'est bête... mais c'est bien bon. Oh ! fi.
Mais ce M. Turquan, quelle amabilité ! Vraiment c'est prodigieux.
Le comte de Jobal sort d'ici. Vieux paralysé. Quel charme. Mme Gavini devait venir, il est plus de cinq heures, je suis inquiète pour mes billets de demain. Dans tous les cas j'en aurai comme ceux d'hier en envoyant Rosalie et Chocolat; oh ! mais cette femme qui n'arrive pas...
Pour me calmer je chante "la mélodie de Caen", " Si j'étais reine au beau pays de France !" mélodie charmante tout à fait vieille et d'une sensibilité parfaite pourvu de ne pas rire : non, moi j'aime ces vieilles chansons et c'est si bête de s'en moquer. Lisez plutôt c'est un bijou.
Si j'étais reine au beau pays de France
Avec bonheur je donnerais mon sceptre
Et ma position, sceptre et ma puissance
Contre ton coeur.
C'est pour que sur moi, ton doux regard s'incline
Même un seul jour
Je donnerais mon blanc manteau d'hermine
Avec ma cour.
Si Dieu m'offrait la couronne étoilée
Des chérubins
Les ailes d'or et la beauté voilée
Des séraphins.
J'aimerais mieux près de toi sur la terre
Vivre toujours.
Car même au ciel, vois-tu, je te préfère
Toi mes amours.
Ah ! pour t'aimer je ne suis noble dame Ni reine hélas.
Et je n'ai rien que l'amour de mon âme
Rien ici bas.
Mais si tu veux de mon toit solitaire
Tu seras Roi...
Et mon amour, mon cœur et ma prière
Seront pour toi.
C'est bête, c'est bête mais c'est bien bon.
Schininà est venu, et aussi Franceschi.
Je suis agitée au point d'aller encore chez les Gavini. Monsieur m'a envoyé un billet. J'ai expliqué aussi bien que possible ma seconde visite, Madame étant retenue près de sa cousine malade viendra mercredi. Je lui fais un tas de compliments, elle est fort aimable et voilà.
Pourvu que les Chambres ferment ! Vous ne vous imaginez pas comme tout cela me bouleverse l'existence.
Je suis tout en l'air et vais me coucher pour échapper à cet agacement. Il n'est pas neuf heures !
J'étais si sage hier. Ne nous attaquons jamais à cinquante choses ensemble. Représentons chaque affaire par une boule et faisons les disparaître à fur et à mesure que les affaires seront faites.
Pour le moment il y a la Chambre lundi et mardi. Ne parlons pas du reste au nom du ciel