Deník Marie Bashkirtseff

Kermesse de charité au jardin de l'Orangerie, par les plus grandes dames de Paris. Nous y allons assez élégantes Dieu merci. Etre ce que j'ai été au milieu de toutes ces dames c'est un bon point je vous asure.
Les billets n'arrivent pas !
Je me promenais au Bois (nous avons notre huit-ressorts) en proie à de cruelles angoisses... Hein ? Lorsque passe un landau avec une dame qui nous salue. Mme Gavini. M. Gavini préfet des Alpes Maritimes sous l'Empire, député à présent. Nous l'avons rencontrée une fois chez la Doubelt.
A l'Orangerie Blanc est venu nous parler, assez froid et très changé dans ses manières. C'est une drôle de chose.
Rosalie n'a pas pu avoir de billets, c'est une vraie rage pour cette séance.
Maman n'avait pas fait de visite à Mme Gavini. C'est égal à sept heures et demie j'y vais mais comme elle était à table avec du monde je m'annonce pour neuf heures. A neuf heures j'arrive et explique d'une façon aussi persuasive qu'incohérente le motif. On me reçoit à bras ouverts. Il se trouve là trois espèces de députés, qui à force de me voir me confondre en calineries, prières, blagues, phrases à effet à la Popaul, s'intéressent vivement à mon sort. M. Gavini qu'on me présente dit que hier encore il était temps. Oui, hier je comptais sur les autres !... misérables.
Bref chacun est prêt à me secourir et Gavini me conseille d'aller à Versailles, il ne promet rien mais fera l'impossible pour me faire entrer. Ce misérable Blanc que j'abomine de toute mon âme pour son vil caractère et son moral faux et lâche, Blanc m'a joliment desservie auprès de Cassagnac.
Je voudrais pourtant savoir quelle est la position de Mme Gavini, car... tenez il y a huit ou quinze jours je pensais à elle. Comme ça se trouve. Elle a été si aimable que je crains qu'elle [ne] soit inconvenante...
Elle nous considère comme des anciens amis de Nice.
Dans tous les cas Rosalie va être à la distribution des vingt-cinq billets de la tribune du public et s'il y a moyen j'irai là en cheveux gris et lunettes. On dit que la question Cassagnac ne passera peut-être que mardi. Ce serait superbe. Avec tout cela nous avons planté là Yorke que nous devions mener le soir à l'Orangerie. Nous n'avons fait qu'y entrer et en sortir à dix heures. A la sortie Marcuard. Je lui reproche sa négligence et ris comme d'habitude.
D'ailleurs tout cela, avec ce Versailles...
Vous savez ce que c'est que Cassagnac ? Voulez-vous savoir mon opinion la-dessus comme en politique l'autre jour, vraie, sincere ? Voici. Paul de Cassagnac est un enorme farceur, en general, et un chenapan en particulier. Avec moi il a été tout bonnement grossier. Je ne le lui oublierai pas. Mais sa séance sera flamboyante, il est le presque chef des farceurs de l'Empire, à lui l'honneur de soutenir cette honorable cause. A vous dire vrai je commence à éprouver pour le magnifique mulâtre une certaine aversion; qu'il ne soit pas amoureux, bien; mais qu'il soit poli au moins. Les néligences des autres... ça va, vient, revient, c'est avec tout le monde la même chose, avec les princesses comme avec moi; mais Cassagnac est ami, ce frère... je sais bien que c'est une blague, mais qu'importe; on ne demande rien de sérieux mais à la blague même il y a des égards dont on ne peut se dispenser. Ainsi toute mon admiration pour le terre-neuve est fichue et je serais ennuyée si je me reprenais à l'estimer de nouveau.
Si je pouvais me fourvoyer dans le monde bonapartiste-tout en le méprisant--- suis-je bien sûre de le mépriser ? Je puis préférer la République au fond de l'âme mais que me fait l'Empi-re ? Je serai du parti qui me servira le mieux. Je ne fais point mal puisque cela ne fait de tort à personne, je ne fais aucune lâcheté étant étrangère et n'étant rien personnellement.
Que Cassagnac se marie vingt-trois fois si ça lui fait plaisir.
Je n'ai plus de plaisir à en parler. Il n'est pas ce que j'ai pensé... C'est-à-dire il est comme moi inégal et fantasque en diable ! A son aise. A moi les torts, je n'avais qu'à lui plaire et il serait à mes pieds. Je ne veux pas m'en plaindre, c'est détestable de se ranger ainsi parmi les offensées. Seulement, un instant j'ai cru que je m'en occuperais beaucoup. Erreur profonde ! Dieu merci je n'en suis plus à adorer les gens qui ne m'adorent pas. Pourvu que cet animal ne se relève pas trop, je me mettrais de nouveau à regretter son amitié.