Deník Marie Bashkirtseff

Vous savez ce que c'est que ces bals-là. Une cohue indescriptible. Nos toilettes font sensation, mais n'ayant pas de connaissances nous sommes heureuses de trouver des places auprès d'un mur de sorte que les gens qui nous ont invitées, et ils étaient assez nombreux, ont dû se livrer à des manèges assez comiques. Godard (de Nice) et Durand le frère des demoiselles, voyez-vous ces deux archiducs ensemble ? Godard et Durand se sont promenés une heure ne sachant s'ils devaient s'approcher, je l'ai deviné à leur empressement à me parler lorsque vers trois heures je me suis enfin décidée à aller au buffet.
Nous arrivions lorsque sortaient le Maréchal, sa femme et tous les princes royaux et archiducs. Le vieux Moreno puis un autre Espagnol qui a demandé de nous présenter des danseurs mais nous nous en allions déjà.
Avant le bal j'avais mandé Multedo et en ma présence il a écrit trois lettres pressantes et suppliantes pour des billets à M. de Vallon, à M. Haussmann et à Mme Rouher. J'ai envoyé moi-même les lettres.
Ce miserable Multedo dit que je suis capiteuse. Je l'étais hier et aujourd'hui [je] suis bien fatiguée, du moins la figure.
Rosalie est envoyée à Versailles pour avoir des billets par les domestiques de la Chambre. En outre je vais chez Yorke qui écrit une lettre à M. de Tanlay. Je porte la lettre au Cercle de la rue Royale et il est si aimable qu'il descend et avec sa politesse exquise promet de faire son possible.
Marcuard au Bois.
Schininà qui demande où nous habitons. Puis Monseigneur Philippe avec lequel rendez-vous demain à la kermesse.
Edith Boyd va écrire à Mme Waddington, la femme du ministre des Affaires Etrangères, pour des billets.
Si je n'en ai pas ce ne sera pas de ma faute.
Je voudrais en demander à M. Janvier de la Motte mais il montrerait ma lettre à Paul de Cassagnac. M. Spuller qui avait conclu à la validation de son élection a prié qu'on nommât à sa place un autre rapporteur, la majorité lui ayant demandé de changer son rapport. Ce Spuller serait-il honnête homme ? Il paraît. Mais voici des morceaux de journaux, [disparus]
Je tiens à ce que suiviez tous ces débats, toutes ces nouvelles [Mots noircis : à l'affût desquelles je suis] aussi tourmentée qu'inquiète. Tourmentée et inquiète à cause des billets. Il faut que j'en aie. Si j'en demandais à M. Gambetta ?
Comme c'est drôle, je vis avec mes fusains et mes pinceaux et je ne m'en sépare que pour vivre avec les rois, les présidents et les ministres.
A m'entendre on dirait que je [ne] sors pas de chez tous ces gens-là. Le reste des mortels ne m'intéresse que comme un tapis que je me placerais sous les pieds, ou bien quand je pense qu'ils pensent que je vaux moins qu'eux et que je ne puis pas aller dans le monde, etc. Alors je rage.
Je cherche à qui je pourrais bien demander des billets encore.
Savez-vous quelle est la femme qui m'est sympathique comme ma mère à Florence ? ?
Vous vous trompez de tout en tout. C'est Mme Rouher. Je ne l'ai jamais vue. Multedo lui a écrit hier, j'ai lu son nom sur l'enveloppe et je me suis de suite imaginée son intérieur sympathique et respectable, la déférence que tous les fidèles lui accordent; un salon confortable, [Mots noircis : un jour] doux et discret, une vieille dame que je ne me figure aucunement.. Et me voilà pleine de respect et de vénération... Voyez mon malheur ! Je voudrais tant aller chez cette femme ! Elle habite rue de l'Elysée 4. La rue lui ressemble, c'est-à-dire elle doit ressembler à la rue et aux beaux jardins de l'Elysée, à ces grands arbres verts et respectables, aux longues branches hospitalières.
Elle ne sait pas que j'existe et il me semble qu'elle m'aime.
Ah ! si j'avais les billets par elle...
Julian doit rire dans sa barbe, il ne croira jamais que cette semaine de vacances et la vérification des pouvoirs ne soient qu'une simple coïncidence.
Ah ! pourvu d'avoir ces billets.
Quant à Cassagnac, tous ses cheveux deviendront gris avant que je lui demande quelque chose. [Mots noircis : Si je n'ai pas pas ces] billets, je me coucherai pour six semaines. Si Multedo ne m'en a pas, je ne lui parle plus jamais de ma vie.
Mais comprenez donc misérables que j'ai envie d'y aller !
Je voulais l'autre bal pour me faire voir mais ici, ici je vais pour voir et entendre des choses si amusantes qu'on s'habillerait n'importe comment et se mettrait n'importe où pourvu d'être là.
C'est après-demain. Je suis si agitée depuis que je suis en quête de billets que je ne puis ni manger ni lire, ni m'habiller. Tout Paris veut y aller et il n'y a pas trop de places.
Cassagnac me disait qu'on n'oserait jamais l'invalider ni même faire un rapport concluant à l'invalidation. Il y a deux jours encore on disait dans les journaux que n'ayant malgré la meilleure volonté du monde, rien trouvé dans l'élection Cassagnac, le bureau avait conclu à la validation.
En deux jours c'est tout changé. Chose assez extraordinaire et qui prouve que Cassagnac n'est pas aussi nuisible à son parti qu'on veut bien le dire. Les gauches en ont besoin pour perdre les bonapartistes, dit-on; si elles en ont besoin tant que cela pourquoi diable tendent-elles à l'éloigner de la Chambre avec tant d'acharnement et tant de persistance ?