Deník Marie Bashkirtseff

Vous savez que Cassagnac n'a même pas répondu. Avant j'avais résolu de le laisser tranquille comme Cassagnac, cette fois je le laisserai bien tout à fait tranquille comme un homme qui a été impoli envers moi. Amen.
- Cela ne va pas assez bien pour vous me dit Robert-Fleury.
Je le sentais moi-même et s'il ne m'avait encouragée pour mes natures mortes je serais tombée du haut de mes espérances, ce qui serait grave.
Nous sommes allées au Francais voir "Les Fourchambault". On admire beaucoup la pièce, mais je n'en suis pas trop folle.
J'avais un chapeau... mais cela ne m'intéresse plus... ce que je cherche, c'est d'avoir l'air distingué... je l'avais un peu oublié ce dernier temps.
Décidément je serai une grande artiste... chaque fois que je sors de mes études j'y suis réintégrée par des coups de fouets
de toutes sortes.
N'ai-je pas reve a des salons politiques, puis au monde, puis a un mariage riche (Multedo ne l'est pas) puis encore a la politique. Tout cela dans les moments ou je revais, ou j'esperais la possibilite de quelque arrangement feminin, humain, naturel. Mais non, rien. Cela me fait meme rire cette deveine constante, imperturbable, etonnante. J'en ai gagné un grand sang-froid, un mépris énorme pour tous, du raisonnement, de la sagesse, un tas de choses enfin qui me composent un caractère froid, dédaigneux, insensible, et en même temps remuant, brusque, énergique.
Quant au feu sacré il est caché et les vulgaires spectateurs, les profanes ne le soupçonnent même pas. Pour eux je me "fiche" de tout, je n'ai pas de cœur, je critique, je méprise, je me moque.
Et toutes les tendresses refoulées du plus profond de moi-même, que disent-elles de cet affichage hautain. Elles ne disent rien... elles murmurent en se cachant davantage, offensées et chagrines.
Je passe ma vie à dire des choses sauvages qui me plaisent et qui étonnent les autres... Ce serait bien, si cela ne prenait un accent amer, si ce n'était le fruit de cette inimaginable déveine dans toutes les choses.
Ainsi lorsque je fis la fameuse demande au Bon Dieu le prêtre me donna le vin et le pain que je pris puis le morceau de pain sans vin comme c'est l'usage. Et ce pain me tomba des mains à deux reprises. J'en fus peinée mais n'en dis rien espérant que ce n'était pas un refus... C'en était un à ce qu'il paraît.
Tout cela prouve qu'il y a mon art auquel je dois me vouer... Par saccades j'en sortirai encore sans doute mais pendant des heures seulement, après quoi j'y retournerai châtiée, sage.