Deník Marie Bashkirtseff

La journée est vite passée quand on va dessiner de huit à midi et de une à cinq heures. Le trajet seul mange presque une heure et demie, et puis j'ai été un peu en retard de sorte qu'il n'y eut que six heures de travail.
Quand je pense aux années, des années entières que j'ai perdues ! De colère on est tenté de tout envoyer au diable... mais ce serait encore pis. Allons, fille misérable et abominable, sois contente d'être enfin arrivée à commencer... A mon âge ! dix-neuf ans dans un mois ! A treize ans j'aurais pu commencer ! Cinq ans !
J'aurais fait des tableaux d'histoire si j'avais commencé il y a cinq ans. Ce que je sais ne fait que me nuire. C'est à refaire.
J'ai été obligée de recommencer deux fois la tête de face avant de satisfaire.
Quant à l'académie cela se fit de soi-même et M. Julian n'a pas corrigé une ligne. Il n'était pas là quand j'arrivai, c'est une des élèves qui me dit comment commencer, je n'avais jamais vu d'académie.
Tout ce que je faisais jusqu'à présent n'était qu'une mauvaise blague !
Le Portugais au nom long a fait une visite. J'étais à l'atelier.
Enfin je travaille avec des artistes, de vrais artistes qui ont exposé au Salon et dont on paye les tableaux et les portraits, qui donnent même des leçons.
Julian est content de mon début. "A la fin de l'hiver vous pourrez faire de très beaux portraits", m'a-t-il dit.
Il dit que ses élèves femmes sont quelquefois aussi fortes que ses élèves hommes.
J'aurais travaillé avec ces derniers mais ils fument et d'ailleurs il n'y a pas de différence. Il y en avait lorsque les femmes n'avaient que le modèle habillé mais du moment qu'elles font l'académie, l'homme nu, c'est la même chose.
La bonne de l'atelier est comme on les décrit dans les romans. J'ai été toujours avec les artistes, dit-elle, et je ne suis plus du tout bourgeoise, je suis artiste.
Je suis contente, contente.