Mercredi 12 septembre 1877
Je suis un nouveau régime : marches forcées et société de demoiselles. Je crois démêler que c'est Mme Gerbel qui a été demoiselle d'honneur et protégée de l'impératrice et pas ses filles. Enfin c'est égal.
On marche toute la journée et toute la soirée, flanquée, précédée, suivie de demoiselles. [Rayé : La soirée se passe de même.] Mme Gerbel a fait une visite sérieuse et ses filles sont venues trois fois, il a fallu faire le grand jeu, montrer toutes mes photographies.
Lautrec qui tourbillonne au milieu de tout cela, malgré sa... goutte, assure que c'est utile, la Lisander surtout.
Tout Wiesbaden sait que ce matin on (les Gerbel et nous) a été faire la chambre du comte qui a trouvé des bougies dans son lit, des bottes sur la table, une chemise sur le miroir etc. etc. ]Trois feuilles arrachées.] comme Zuleimann. La Lisander a l'air d'être entichée de moi. Elle pose pour la brusquerie nerveuse, maladive et spirituelle.
On éteignait les lampes lorsque nous avons quitté la promenade en bande de plus de quinze personnes agissant comme chez nous. Diftiriani, un Russe du Caucase, très petit, dont on rit mais qui va chez la Merenberg. On prétend que la Merenberg est furieuse contre les Russes qui ne viennent pas lui présenter leurs hommages comme à une autorité. Si elle savait jusqu'à quel point j'ai envie de la braver... la pauvre femme..
Il n'y a à Wiesbaden que M. de Bulow et son ami, et tous les deux sont toujours avec Mlle Doubelt.
Enfin... Lautrec croit que c'est utile, je le crois aussi.
Un souvenir comme ça par hasard.
Nerfs surexcités par un événement attendu, désiré et prévu. Dans le moment on ne s'attend à rien, mais rien n'étonnerait. Salon de lecture vulgaire, drôlement éclairé par des becs de gaz intermittents, par économie. Il fait froid, les joues brûlent, "Le Figaro" est insignifiant. Une Allemande et deux Anglais font silence. Un semblant de mystère qui donne à la chambre un faux-air du charme bizarre des églises, prédispose aux impressions profondes. La porte s'ouvre doucement, et un étranger entre, qui ressemble à quelqu'un qu'on a déjà vu, mais plus beau. Il salue la personne qui est avec vous, avec un respect qui paraît comme étranger à sa manière d'être, pendant qu'on découvre à travers cette lumière ou cette obscurité d'église, des cheveux fins et soyeux, des yeux, tout prunelle, d'un noir sec, sans le moindre point lumineux; un visage très pâle, un air fatigué et une bouche presque naïve.
Quelque chose d'inusité et que vous saviez, vous frappe. Mais il le porte avec tant de simplicité qu'on croirait que ce bras a toujours été en écharpe. On continue à lire, très troublée et ne sachant si c'est sérieux. Il salue et on sourit mal, les lèvres tremblent un peu; on a envie de rire. Pour se rassurer on lui adresse la parole en levant les yeux de son bras blessé jusqu'à ses yeux si noirs, au regard fin, presque railleur, égaré et comme... compatissant, pour rire, mais fixé sur vous avec une certaine attention et une certaine douceur.
Et puis... et puis cela devient très laid ! Madame devient aimable et le charme est rompu !
Je me déteste pour ne savoir pas lier... Comme en peinture, les teintes sont bonnes mais c'est une mosaïque ! Je m'en veux d'être incapable de vous raconter telle que je la vois cette figure douce et belle comme le soir...
Le duc de Hamilton et même Audiffret peuvent être beaux comme le jour.
Antonelli est beau comme la nuit.
Mais celui-ci est beau comme le soir à travers les douces ombres duquel il doit être vu.