Deník Marie Bashkirtseff

Simplement pour vous dire que j'existe toujours, que mes mères veillent à ce que je mange et suis bien couverte lorsqu'il fait froid, le reste leur importe peu et aussitôt que j'ai cessé de parler elles oublient ce que j'ai dit.
Je pourrais m'étendre davantage si je vous décrivais mes charmes, mon humeur charmante malgré tout, mes mots, mes remarques; quand je m'aime et commence à me trouver des mérites, c'est long. Mais je m'aime rarement, et dernièrement je ne fais que me plaindre et me détester.
Où ai-je la tête ?
Paul écrit qu'il est sur le pavé. Son père sans le chasser lui rendait la vie si dure, le mettant sous la dépendance du dernier des domestiques, qu'il a quitté Gavronzi. Encore un, qui est revenu sur le compte de M. Bashkirtseff. J'espère que l'oncle Alexandre le ramènera à Gavronzi et que tout marchera tant bien que mal de nouveau car enfin, où peut-on mettre Paul. Il n'est bon à rien, ne sait rien et ne peut rien faire que, peut-être, devenir un gentleman-farmer. Mais il est mineur et puis si même on lui donnait à administrer un bout de terre quelconque il vivrait misérablement et en tirerait à peine de quoi vivre misérablement. Quant à lui donner une terre, c'est impossible d'abord parce qu'il est mineur comme je l'ai déjà dit, ensuite parce qu'il la mangerait immédiatement.
Je ne me flatte pas de l'espoir de voir Paul s'intéresser au ménage, semer, récolter, vendre, gérer un domaine enfin. Il vaut mieux être pessimiste.