Mercredi 29 août 1877
[Une ligne barrée]
Etant depuis longtemps tourmentée par le point, obscur pour moi, du passage de l'Empire à la royauté et au morcellement définitif de l'Italie, j'ai pris un livre d'Amed. Thierry [Rayé : Quelques mots barrés] et me suis en allée dans le bois où j'ai lu, cherché et appris ce qu'il fallait tout en errant à l'aventure, ne sachant où j'allais et m'imaginant vainement des rencontres comme celle que j'ai décrite dans une monstrueuse poésie sur Schlangenbad, l'année passée à Nice.
Mais dans l'après-midi, chose triste, je suis reprise du désir de vivre avec mes semblables. Je suis misérable et ennuyée en pensant que j'aurais pu être comme tant d'autres et aimée et admirée et connue et écoutée...
Et peut-être non, comment non ? Et les premiers jours à Rome et à Naples et partout ?
Tant de gens, tachés, tant de parvenus, tant de gens à scandales, à hontes sont là et moi ? !
Je me perds littéralement, c'est absurde. Je vais chercher... si nous n'a... Assez !... parler du passé est bête; parlons du présent; il ne s'agit pas de savoir ce qui aurait pu être si telle chose avait été faite ou pas faite; il s'agit de voir ce qu'on peut faire... Mon Dieu, Sainte Vierge, donnez-moi assez de vertu pour ne pas maudire mon père !!!
L'hiver prochain j'aurai vingt ans. Et je suis épouvantée.
Et les miens qui ne veulent rien faire !
Les Russes vont de mal en pis. J'étais dans la maison d'en face où demeurent les miens, et on parlait de crème, de café qui est très bon au Waldmühle... Comment diable font-ils pour s'occuper de ces misères ? Ils ne m'aiment sans doute pas. On lisait les nouvelles de la guerre, le défilé de Chibka est encore aux Russes, demain nous saurons le résultat de l'action décisive. Aussitôt je fais vœu de ne pas dire un mot jusqu'à demain pour que les nôtres gagnent.
Vous vous imaginez de quelle utilité me serait ce soir ma chère Silène, puisque Rosalie qui lit très mal ne comprend pas ma mimique.
Je suis devenue si timide qu'à la seule idée de paraître quelque part je rougis jusqu'aux oreilles. Et j'ai l'air arrogante et décidée.
Moi à vingt ans, c'est une absurdité. Mes talents à l'état d'herbes, mes espérances, mes manies, mes caprices vont devenir ridicules à vingt ans... commencer la peinture à vingt ans quand on a eu la prétention de tout faire avant et mieux que les autres !
Il y en a qui trompent les autres, moi j'ai trompé moi-même. Quel four ! pour parler comme Audiffret.
Et les miens qui voient tout cela... comme si c'était tout naturel !!
C'est-à-dire que... jamais je n'ai été aussi indignée et prête à mourir de rage et de larmes.
C'est qu'aussi je n'ai pas de chance comme on dit vulgairement, si j'avais "de la chance" il se trouverait un riche seigneur quelconque qui m'enlèverait de cette pitoyable, misérable, cruelle, honteuse position !