Deník Marie Bashkirtseff

M. et Mme Batourine ont déjeuné chez nous. La femme est très bavarde, ce qui fait qu'on lui pardonne d'offenser les yeux par sa vieille figure édentée. Monsieur est un bon garçon assez effacé qui a rêvé toute sa vie d'avoir des princes pour cousins et qui a réussi en épousant sa femme.
Vous savez sans doute qu'il a été très amoureux de maman et elle de lui, c'était deux amours très-sérieux qui n'ont pas abouti, maman ayant épousé M. Bashkirtseff et Batourine Mlle Bachmakoff, trois ans plus tard.
Batourine se nomme Alexandre, ce qui fait agréablement sourire maman. Ces gens-là sont des amis de Madame ma mère depuis plus de vingt-cinq ans, Batourine a été au collège avec les frères Babanine.
Ils sont restés très longtemps, j'ai offert une parure de lingerie qui avait attiré l'attention de Madame, maman lui donne une bouteille d'eau de Nice, avant de quitter Wiesbaden nous allons la lui porter, Batourine sort et nous fait entrer. Là-dessus encore une heure avec les enfants, etc. etc.
Enfin nous partons emportant des concombres salés russes et des confitures de cerises.
Je suis éteinte.
Ce qui est assez curieux c'est que Madame ma mère me reproche mes façons détachées des choses de ce monde, et me dit que je devrai vraiment être comme tout le monde et jouir de la vie comme les autres. C'est tout bonnement fou. Pourtant je suis bien aise qu'on remarque que je suis morte, cela leur fera peut-être faire quelque chose.
On me pose en exemple la Korsakoff, la Merenberg, etc. qui sont parvenues elles-mêmes.
Des diablesses de quarante à cinquante ans qui sont arrivées par des amants ! C'est encore plus fou que le reste. Mais il faut les excuser, elles sont stupides à force de me voir ainsi.
Je me tais la plupart du temps et rêve que les Russes ont pris Plevna et qu'Alexandre est amoureux de moi.
Après l'explication d'Alexandre je ne pouvais pas ne pas lui écrire ce qui m'étouffait mais à son dernier billet j'aurais dû répondre ces mots :
Vous avez gratuitement et bêtement insulté une femme sans défense, et à sa justification, (quelle qu'elle soit) provoquée par vous, vous répondez par une autre insulte. [Rayé : terriblement.] Vous êtes un lâche.
Ne suis-je pas une perle et un diamant d'esprit ? Il ne m'a fallu que quatre mois pour trouver ceci. Au lieu de cela j'ai écrit :
"Les raisins sont si verts qu'ils en sont pourris.
Votre billet n'est pas impertinent, c'est tout bonnement une infamie fabriquée pour une coquine par un acteur. Mais je vois avec plaisir qu'il a été écrit de mémoire et sans secours étrangers, parce qu'il est encore plus rempli de fautes d'orthographe que de vilenies."
La postérité épatée ne saura devant laquelle de ces deux réponses répandre toute son admiration.
La première le confirme dans les idées qu'il semble s'être faites sur moi en me montrant telle... qu'on peut me croire en lisant ce billet.
La seconde l'aurait rendu honteux et moi estimée et réhabilitée.
C'est égal, il ne m'a fallu que quatre mois pour trouver.