Deník Marie Bashkirtseff

Avec les bottines comme les miennes il faut absolument deux heures par jour de repos pour les pieds, c'est-à-dire deux heures de mules. Autrement on est fatiguée, ces grands talons sont jolis mais ils fatiguent surtout dans ce fichu-pays où il faut toujours marcher.
A deux heures nous allons au Kursaal déjeuner ou dîner, les Lieman, un monsieur d'hier et M. Chemisot nous arrivent et nous restons tous ensemble.
Chemisot est un descendant de renégat français quelconque, mais reçu partout. Il m'a trouvé un air décidé parce que j'avais les pieds fatigués et que j'avais envie de m'en aller et qu'on ne faisait pas attention à mes signes que je multipliais pour qu'on parte.
Lautrec ne lâche pas mon bras, preuve qu'il est content. Il paraît en effet que la sensation était grande et que toutes ces dames sont furieuses. Les Allemandes ont supplié leurs Allemands de ne plus montrer leur étonnante admiration : "Pensez ce que vous voulez mais ne le montrez pas". Elles sont humiliées. Lautrec qui connaît tout le monde ramasse tout et vient le raconter, enchanté. Il est très amusant :
Vous savez, dit-il comme nous passions devant le théâtre, on a fermé le théâtre hier.
Naturellement tout le monde a demandé pourquoi et comment.
Mais oui, dit-il, quand tout le public fût sorti, on l'a fermé.
Il sait toutes les nouvelles aussi, ce soir il est entré en disant :
Voilà un bel enterrement qu'on va voir ! Celui du feld-maréchal Wrangel, à Berlin.
Comment, il est mort ?
Non, mais quand il mourra.
Batourine a été chez nous et le soir nous allons chez sa femme qui est en grand deuil de son frère Bachmakoff.
Je porte un paletot en drap caoutchouc, Directoire. Nous avons trouvé au salon et jouant aux cartes le prince de Nassau qui avait le même pantalon qu'hier et le prince Repnine, ancien ami de grand-papa il y a quarante ans. Mme Batourine nous emmena aussitôt dans un autre salon disant un tas de choses assez bien tournées mais ne songeant à présenter personne, malgré le prince qui en homme poli s'était avancé vers nous et avait salué attendant les présentations. Comme je trouvai le procédé rude je me suis éteinte aussitôt et mon corps seul demeura au salon, disant des banalités et ayant de la peine à se tenir éveillé. Mme Batourine, toujours aimable invita à revenir promettant une charmante soirée: "Seulement, dit-elle, je n'ai pas de jeunes gens pour ces demoiselles !"
Ces demoiselles, répondit maman en plaisantant, sont très sérieuses, elles causent de tout et seront très heureuses avec les jeunes gens qui sont là.
Elle désignait le salon où on jouait.
Voilà des jeunes gens, ajouta Madame ma mère riant toujours.
Oui, dit Mme Batourine, M. Nagel (un vieux Russe).
Non, dit maman, ces messieurs.
Oui, répéta Mme Batourine, avec une certaine sécheresse, M. Nagel, M. Nagel.
Je me demande si cette vieille diablesse pense qu'on vient chez elle pour le bonheur d'être reçu.
Je suis heureuse de m'échapper et j'ose espérer que je ne serai plus forcée de revenir. Dans ce cas-là, il vaut mieux ne pas inviter comme elle l'a fait vingt fois, ne pas faire d'amitiés.
Etant éteinte je suis très calme, seulement j'espère bien me faire payer tout cela un jour. [Effacé : lorsque?...sinon par]