Deník Marie Bashkirtseff

Berthe m'écrit. Sa sœur lady Paget, est morte. Dans la même maison que nous demeure le vicomte de Gontaut-Biron, ambassadeur de France à Berlin. Il est veuf et vient de marier ses deux filles.
Rosalie qui connaît son valet de chambre m'a dit que M. de Goutaut-Biron allait être ambassadeur à Rome. Voilà un que j'épouserais avec plaisir. Partis à quatre heures et demie de Schlangenbad, à six heures nous sommes à Wiesbaden. Il y a bal ce soir et l'oncle Lautrec (vous vous rappelez le comte de Toulouse-Lautrec) met tout son amour-propre à nous montrer. Maman et Dina prennent au sérieux le bonheur de triompher. Je ne partage pas l'enthousiasme général parce qu'ici comme ailleurs il y a une petite société russe très choisie de laquelle nous ne sommes pas, n'ayant aucune parenté ou amitié dans le grand monde. Vous savez que le prince Nicolas de Nassau est marié à Mme Doubelt, divorcée, née Pouchkine, la propre fille de notre grand Pouchkine. Elle porte le titre de comtesse de Merenberg et n'est pas bien reçue chez le duc régnant (?) de Nassau, mais c'est autour d'elle que se groupe tout ce qu'il y a de mieux à Wiesbaden.
Je me suis bien habillée et coiffée, j'étais peut-être jolie même, mais je n'étais pas moi. Moi, est morte ou endormie; quant à mon corps travesti il s'est laissé présenter beaucoup d'officiers dont il ne se rappelle pas les noms, et plusieurs civils dont un est M. de Bulow qui est "le gros lot" d'ici, comme dit Lautrec. Mon corps a été harrassé de parler à des gens qui ne comprennent le français que fort peu, mon corps parle l'allemand très peu aussi; M. de Bulow a dansé une "française" avec Dina, pour le reste il a dansé avec les dames qui entouraient la comtesse de Merenberg en noir et le prince son mari en pantalon gris et en habit noir. Hein ? Mais il est venu plusieurs fois me présenter des gens qui m'ont fait danser dans un quadrille et un lancier "de la cour" comme on dit ici. Parce que Melle Doubelt, fille de la quasi-princesse, dansait en face de moi et que nous étions devant la comtesse et le prince. C'était assurément fort bien et je soupçonne Mme de Merenberg de l'avoir voulu ainsi pour examiner ma robe; elle est très friande de nos nouveautés et sa couturière a plusieurs fois emprunté des robes à maman et à Dina; à propos de cette malheureuse ! Elle portait une immense queue de satin blanc et tous ses diamants ! Tout cela avec l'intention d'éblouir comme si on était vraiment des brutes, passe encore pour les Allemandes qui sont bonnes et simples mais nos Russes et la cour "savent" bien tout ce qu'il y a à savoir.
A souper on nous a présenté encore des messieurs. Lautrec nous fait faire connaissance de Mme Lieman et de ses filles qui sont entre la bourgeoisie et les grands. La cadette est remarquée parce que son portrait ayant attiré l'attention de l'empereur, ce dernier lui dit quelques mots aimables à l'Exposition même.
Lautrec est content de l'effet. Je suis indifférente puisque je dors, et mon corps travesti est bête comme tout.