Mercredi 1er août 1877
Jusqu'à trois heures du matin hier j'ai veillé à moitié endormie dans mon lit pendant que Rosalie assise par terre me racontait des variations sur le thème éternel. Cependant malgré la pièce, malgré les histoires, je n'ai pu m'attendrir sottement comme j'en avais la bêtise il y a un an. Ce qui prouve une fois de plus que je deviens charmante et que cette canaille d'Alexandre m'a rendue plus comme il faut en matières amoureuses (?)Et cela ne prouve pas que je sois indifférente, mais que avant j'étais si enfant que je ne savais "où me mettre" comme je dis souvent. Je m'ennuyais et je me faisais vite un corps de cet ennui. Enfance des individus comme enfance des peuples qui ne comprenaient rien d'immatériel et chez lesquels les moindres choses prenaient un corps. Je ne veux pas renier ce que j'ai écrit à propos d'Antonelli, car je n'ai pas écrit de trop, ni sans motif. Vous le savez d'ailleurs, ô ceux qui ne lirez jamais ce magnifique ouvrage. Mais Antonelli était une histoire d'intérêt dans laquelle j'ai été sottement induite en erreur par mon ignorance des procédés du monde, et dont j'ai presque fait une affaire sentimentale toujours par cette rage de donner un corps à tous mes impalpables ennuis. Je reviens bien souvent là-dessus, c'est qu'à mesure que je deviens plus charmante je sens de plus en plus ressortir les choses dites à la légère, que je n'ai jamais pensées sérieusement, qui dites ne seraient rien, mais qui écrites sont d'un lourd et d'un embarrassant !... s'il ne s'agissait que de moi passe encore, mais il s'agit de ce que vous penserez et vous savez qui.
"Deux sentiments sont communs aux natures altières ou affectueuses, celui de l'extrême susceptibilité de l'opinion et de l'extrême amertume quand cette opinion est injuste".
Quelle est donc l'adorable créature qui a écrit cela ? Je ne sais plus mais j'ai déjà cité ces lignes il y a juste un an et je vous prie d'y penser quelquefois en pensant à moi.
Vous croyez peut-être qu'en disant qu'Alexandre m'avait rendue plus comme il faut en matières amoureuses, j'ai eu l'intention de vous faire accroire que je prenais Alexandre comme une leçon dans le genre d'Audiffret et d'Antonelli ? Non n'est-ce pas ? Non, parce que je ne me repens de rien; ça devait être ainsi; je l'aurais refait, je ne m'admire pas mais comme c'était involontaire je ne m'accuse pas non plus. Si des choses comme cela n'arrivaient pas la vie serait trop parfaite, ce ne serait plus la vie.
[Mots noircis: Je regrette que cela ] se soit ainsi passé, mais de là à expliquer mes faits et gestes, à leur restituer leur signification manquée, à dire ce que j'ai dit pour d'autres, à rager contre moi enfin... Non.
Ce qui m'enrage par exemple c'est qu'il m'ait... vue laide et maladroite et même... tenez, en retournant de Sorrento, en calèche, après cette bataille, vous vous souvenez il m'a fait mal à la main et pour s'excuser et sollicitant du regard l'approbation de Madame pour faire les choses plus froidement, il me baisa la main entre le gant et la manche. Eh bien la lutte, la chaleur, la poussière, le gant, que sais-je ? m'avait rendue cette partie du poignet presque ridée... la peau semblait vilaine, pelée ! ..
Fi ! quelle vilaine peau vous avez-là ! s'écria Alexandre ! Ma peau, comprenez-vous, la seule chose peut-être qui est irréprochable dans ma personne ! N'est-ce pas qu'on m'avait jeté un sort !
Eh bien voilà ce qui m'enrage, m'exaspère et me ferait faire le... diable pour me réhabiliter !!!! Sans [Rayé: Dina et Alexandre et] sans la moindre idée de me faire aimer, je ne penserais seulement pas à cela.
J'ai de nouveau vu mes savants et je crois que le catalogue pourrait se réaliser.
Ces gens-là rient parce que je m'occupe de ces choses-là.
J'ai tellement envie d'avoir cela.
Rémy ne s'en va jamais, quand il vient, je suis très contente si on se plaît chez moi.