Mardi 5 juin 1877
Savitch a déjeuné.Malgré la chaleur, j'ai peint et, Collignon étant venue, je fis une toilette qui se composait d'un chapeau assez Directoire, d'une veste et d'une chemisette à jabot et col ouvert, avec les trois petits collets étagés; il ne manquait plus qu'un parapluie pour me donner l'air de Robespierre ou de quelqu'un par là. Au moment de partir pour les très illustres Bains Georges, je reçus une lettre de Marcuard et le portrait d'Alexandre parfaitement ressemblant et beau comme lui. J'étais très contente de le montrer à Madame ma tante et aussi de le regarder moi-même, il n'y a plus question d'amour mais j'aime toujours voir une figure si aristocratique, un air si élégant, ces yeux secs et sans éclat et enfin ce sourire si fin et si railleur qu'il semble perverti et enfantin par une contradiction bizarre qui fait son charme principal.
Le portrait de grand-maman va se reposer pendant un ou deux jours et nous ferons le pendant au prince.
Nous sommes longtemps restés au jardin avec Bihovetz et les Anitchkoff. Grand-papa est si content de voir qu'il se démène peut-être trop, il est allé jusqu'à congédier sérieusement Triphon, mais celui-ci le poursuivit toute la journée se traînant à genoux et pleurant si fort que nous avons tous pris son parti. Monsieur lui offrait de payer ses dettes, son voyage, tous les frais pourvu qu'il s'en alla mais Triphon sanglotait et promettait de se brûler la cervelle. C'est que, voyez-vous, il est le fils de Pierre Ivanovitch qui a été cocher pendant quarante années et qu'on nommait Pierre Ivanovitch par déférence pour son dévouement et le long service de toute sa famille.
Dans tout cela je n'ai pas encore bien regardé l'image, je vais m'en occuper, après avoir renvoyé Rosalie, et peut-être me mettrai-je quelque poétique fantaisie en tête qui me fera oublier la chaleur et les moustiques.