Deník Marie Bashkirtseff

Je suis réveillée par Mmes Rondel et Sirs, l'épicière et la rentière d'en face. Parées à me crever les yeux, elles m'apportent deux bouquets pour la fête que je donne ce soir.
— Ce ne sont pas des cadeaux, Mademoiselle Marie, c'est l'amour de nous tous !
Je les fais asseoir et reste couchée moi-même en les assurant que ces preuves de sympathie me plaisent mille fois plus ques les plus beaux cadeaux du monde. Un peu plus tard c'est Mademoiselle Raynaud, c'est-à-dire Françoise la blanchisseuse, qui m'apporte un bouquet. Cette jeune personne a pour mère une respectable dame qui nous empêche de mourir de faim à chaque révolution de cuisine et pour père un magnifique cordonnier qui m'a plusieurs fois recollé les semelles de mes mules.
Enfin arriva Madame Raynaud elle-même avec sa fille mariée qui va avoir un enfant dont je serai marraine et auquel je donnerai nom Alexandre ou Alexandrine.
Alors j'ouvris ma boîte blanche et je pris un livre au hasard, étant tombée sur le n° 52, je suis devenue dégoûtée de moi et furieuse contre la cause de ce dégoût, non pas furieuse mais il m'inspire un mépris passable et je me hais [une ligne cancellée] pour ma faiblesse d'alors. On dit qu'il arrive souvent d'avoir une faiblesse pour quelqu'un qu'on n'aime pas, et de détester ensuite ce quelqu'un vers lequel on a eu un penchant causé presque toujours par les circonstances, par caprice, par oisiveté. Et alors on est furieux contre soi de s'être employé bêtement, comme je suis furieuse chaque fois qu'il m'arrive de faire du travail mécanique...
[Dans la marge: On est surtout furieux parce qu'on n'a même pas eu de penchant, mais simplement une bêtise causée par l'amour de l'autre. Or on sait qu'il n'y a rien de plus entraînant au monde que l'amour qu'on inspire.] Bref, j'en devins toute misérable et il fallut une surprise bien agréable pour me dérider. Ce fut un grand bouquet de fleurs et de cerises qui m'est offert par un magnifique monsieur en surtout noir, chapeau noir, pantalon et cravate blanche avec ces mots dits d'un ton solennel et aimable.
— Mademoiselle Marie, je viens vous offrir ces fleurs au nom de tout le quartier et vous souhaiter une bonne fête.
— Monsieur, répondis-je, je vous remercie beaucoup ainsi que tous ceux qui ont eu cette bonne pensée. Je suis charmée si ce soir réussit comme je le désire.
— Mademoiselle Marie nous sommes... avec beaucoup de remerciements, reprit le beau monsieur en donnant un coup de coude à quelqu'un en blouse et tout crasseux qui se cachait dans l'ombre du rideau, c'était le serrurier qui s'était faufilé là, pour voir l'affaire de près.
Et avec force révérences, l'homme se retira, je fis placer les quatre ou cinq bouquets sur un guéridon dans l'antichambre rouge, l'odeur me suffoquerait.
Eh bien voilà ce qu'on gagne à n'être pas fière. On me connaît, on m'appelle Mademoiselle Marie et on m'aime.
Ce soir je donne un grand Rossignol dans la rue avec une lanterne peinte en Catherine Segurana, en République, avec devises, bougies etc. et pour les élus, une danse dans la remise. C'est Triphon qui est Ie grand maître de la cérémonie. Il faudrait un volume pour raconter cet animal. Il n'est pas possible d'être plus tricheur, plus impudent, plus blagueur, plus Tartuffe...
Depuis trois jours il s'est fait chasser trois fois et trois fois grand-papa l'a pardonné. Triphon a pleuré. Monsieur l'a embrassé. Du haut de l'escalier qui mène de la remise aux étages des domestiques, je suis allée voir la danse. Il fallait voir la bataille, la grande porte soutenait un vrai siège de la part des gens de la rue de France mais Triphon ne laissait pénétrer dans ce réduit envié que les personnes munies de cartes... Là aussi...
Anne, une drôlesse de cinquante ans, mince et chétive tenait la barre, un imprudent qui s'était avancé entre les battants qui commençaient à céder, reçut un soufflet si magnifique que ce fut un succès.
Je suis retournée à la salle à manger où était Bihovetz, nous nous sommes en allés tous par la Promenade, sans chapeau, c'est toujours charmant en été à Nice.
Savez-vous comment Mme Kondareff explique son délabrement de finances, délabrement tel que je suis révoltée de tous ses créanciers qui assiègent la maison, elle doit partout, à tous les domestiques, à tout le monde, et cela se confond avec nous de sorte que nous sommes abîmés pour rien, maintenant que nous n'avons plus de dettes. Eh bien madame raconte que nous lui avons pris tout son argent, celui de sa fille, et qu'elle doit cacher ses petits gains de Monaco pour qu'on ne les lui prenne pas.
Rosalie m'empêche d'écrire en me racontant que le cuisinier Joseph Arozzo qui va entrer demain est celui même qui a épousé sa cousine par dépit. Il était amoureux d'une femme de chambre qui l'aimait aussi, mais voilà qu'un beau jour elle prend pour M. Audiffret une telle folie qu'elle la crie sur les toits et Joseph furieux et jaloux épouse sa cousine. Deux semaines plus tard Joseph avec sa jeune femme et Rosalie avec l'amoureuse d'Emile se rencontrèrent sur le quai Saint-Jean-Baptiste.
— Ah ! Mademoiselle quelle scène ! Ils n'ont rien dit, mais j'ai bien vu ce que c'était.
En effet voilà de quoi faire une charmante histoire. J'ai les oreilles rompues de tous ces drames d'office, si j'avais le temps je les raconterais en histoires, oui, si je savais bien écrire. Un jour peut-être, plus tard quand j'aurai le temps.
Je n'ai jamais lu de livre des domestiques, je serais à même parfaitement avec un dictionnaire comme Rosalie.