Deník Marie Bashkirtseff

Je suis restée couchée avec maman jusqu'à trois heures parce que nous me trouvions excessivement malheureuse ou mieux poursuivie de guignon.
Une des preuves est ce fichu Antonelli. En effet rien ne me réussit, ni ce qui vaut la peine, ni ce qui ne vaut rien. Tandis que tant d'autres plus laides, plus bêtes, plus pauvres, plus misérables. Enfin. Au lieu de compassion pour le malheur, toutes ces conclusions me font me prendre en dégoût. Je déteste ma figure, mon air, mes habits, ma voix, tout ! Je me déteste comme je détestais Bruschetti.
En sorte que je remarque à peine Larderei... pourquoi le regarderais-je, puisque je me dégoûte.
Ce matin je suis entrée chez notre adorable voisin pendant qu'il n'y était pas. Pour m'enhardir à me tromper mieux un jour et à jeter ma pelisse et mon ombrelle sur son lit; j'ai voulu faire une répétition ce soir; j'ouvre la porte et trois cris partent l'un après l'autre comme l'écho dans une grotte. Je pousse un: Ah ! des plus naturels en refermant la porte avec fracas, je ne m'attendais pas à voir quelqu'un, pour sûr. Larderei qui se mirait pousse le second ah ! et le troisième vient de son domestique.
Dix minutes après Rosalie me dit que le comte avait parlé de cela avec son domestique et que le comte a dit : que cette demoiselle est charmante. Enchantée je suis.
Après avoir passé une heure ou plus, à regarder par le trou de la serrure et à écouter j'ai entendu qu'on demandait le chapeau et je me suis précipitée dans le corridor et comme on sortait, moi je suis rentrée sans me retourner comme si c'était sérieux. Je me demande seulement à quoi ça sert.
Tout en y rêvant je me suis endormie jusqu'à minuit et à minuit nous sommes parties pour le veglione de charité au théâtre San Carlo. Dina et moi avons des robes noires et des capuchons à pèlerine en chantilly doublé de noir, avec des nœuds de satin. Des mains et des pieds ! Maman avait de gros gants et un masque rose sous un domino noir, ce qui la faisait ressembler à un homme déguisé. Nous n'étions pas depuis deux minutes dans notre loge qu'elle était déjà assiégée.
La salle splendide et splendidement illuminée au gaz et aux bougies de cire, les loges du second rang pleines de dames décolletées et sans masques et, au milieu, des groupes d'habits noirs se balançant pleins d'ennui.
Lorsque j'en vis une trentaine devant nous, la peur me prit et je fis signe à mes compagnes de se taire, ce qui augmenta la curiosité et le nombre des curieux.
[Detailed masquerade dialogue with silent masks creating intrigue]
- On ne parle pas ?
Signe affirmatif.
- Vous êtes donc muette ?
Oui.
- Et ce sera ainsi toute la soirée ?
Oui.
- Mais dites donc quelque chose.
- Elles n'ont pas de langue !
- Pauvres masques.
- Tiens je vois des pieds et des mains adorables.
- Pas à celle-là - désignant maman.
- Celle-là est un homme.
- Oh ! oui, voyez donc.
- Mais c'est une lâcheté de nous tromper ainsi ?
- Oh ! les mains.
- C'est un palmipède, le dernier des palmipèdes, Messieurs.
Nous commencions à rire tout à fait.
Et encore, et toujours et davantage. Ils parlaient tous français.
Il y en avait un qui au lieu de faire comme les autres s'était installé sur les bords de la loge, comme chez lui et commença de se taire.
- Vous vous amusez ? nous demandait-on.
Oui.
- Eh bien, dit l'homme, je fais comme elles, je m'amuse : et il restait toujours sans rien dire.
- Pour l'amour du ciel, dites-nous quelque chose, une sottise ?
Je me penchai vers l'homme :
- Tu m'ennuies, dis-je d'une voix étouffée par la barbe du masque.
Apercevant Larderei, je me levai à moitié.
- Tenez, lui dit-on, voilà des masques qui ne veulent pas parler et nous ne pouvons pas deviner qui c'est.
- Ah ! ha ! fit-il en s'approchant, quelle langue parle-t-on ? Silence.
- Ah ! mais c'est triste !
- Au fait, dit Dina, c'est vrai, aussi pourquoi n'allez-vous pas vous amuser ailleurs tous.
- Il n'y a pas d'esprit dans la salle.
- Et nous en avons donc beaucoup ?
- Tiens, vous parlez.
- Il le faut bien?
Je pris un fort accent anglais.
- Ce sont des Américaines.
- Des Russes.
- Des Anglaises.
- Des Napolitaines.
- Oh ! non, les Napolitaines sont très bêtes.
Allez, allez Messieurs. Il y en a de fort beaux parmi vous mais je ne connais seulement pas les premières lettres de vos noms. Avouez que pour trouver à causer il faut être malin. C'est nous qui étions les intriguées.
- Dites-moi est-ce que vous ne vous trompez pas quelquefois de porte en rentrant chez vous ? dit Larderei en s'installant avec une grâce toute française et un sans-façon parisien sur le bord de notre loge.
Je fis l'ignorante.
- Alors ce n'est pas ça, c'est que, voyez-vous, il m'est arrivé une histoire.
- Laquelle ? demandèrent trente bouches.
Il raconta la mienne.
- C'était bien fait exprès, dis-je.
- Oh ! non, on s'est sauvé trop vite et on a crié trop naturellement.
Nous ne nous décidions pas à sortir et on nous amenait tout le monde qui proclamait hautement que voici la loge de l'esprit !
Larderei seul ne goûtait pas cet esprit et s'en allait pirouettant et blaguant, à droite et à gauche avec des gestes de cancan très dépourvus de dignité. L'homme persévérant, persévérait et me décida enfin à prendre son bras, celui du prince Ruffo pendant qu'un jeune homme de vingt ans restait auprès de Dina. C'était une figure régulière, blonde, grave et douce avec des yeux calmes et intelligents qui vous vont au cœur. Une créature suave.
[C'est au bras du prince que j'ai rencontré Larderei qui m'a demandé à venir avec lui me promettant d'être très sage.]
Beaucoup nous reconnurent pour beaucoup de dames différentes, on connaissait la voix, on connaissait les yeux, l'accent.
Le jeune homme parlait de devenir fou, d'une voix si harmonieuse que je voudrais l'écouter toujours.
Toutes les dix minutes Larderei revenait se plaindre de ses dominos.
Enfin, pensant qu'il était temps d'accéder à ses demandes, je me mis à sa poursuite, emmené qu'il était par une dame aux cheveux jaunes peu masquée.
- Elle ne veut plus me lâcher !
- Tu la connais ?
- C'est une Polonaise je crois.
- Elle en a l'accent.
Mais cette fois encore je ne l'ai pas eu, je suis allée le cueillir sur la loge d'une actrice cinq minutes plus tard.
- C'est à présent que tu es dans ta sphère, lui dis-je à l'oreille.
- Tu me veux donc absolument !
- Absolument.
- Ah ! bon Dieu !
- J'ai à te raconter une histoire...
- Allons !
De même que j'ai exagéré la beauté de cet homme, j'ai exagéré la laideur, il y a un an. La vérité est que Larderei est un charmant garçon pas mal fait, spirituel, bien élevé et achevé. Être fini, c'est quelque chose quoiqu'on dise. On peut l'être à tout âge, on naît complet ou incomplet. Mon père, mon frère, Pierre Antonelli, Georges, le comte Platter, resteront toute leur vie inachevés, quelque spirituels et savants qu'ils soient.
Larderei est un fou, chacun le dit, ça ne l'empêche pas d'être fini, ainsi que Torlonia, Merjeewsky, Albert et d'autres.
Larderei est un plus grand que moi et c'est avec un réel plaisir que je subissais le voisinage de sa figure pâle et belle. Il a une moustache tout à fait blonde avec des cheveux châtains foncés et des yeux noirs. Yeux français secs, un tant soit peu grisâtres, non très noirs.
Je n'en finirai pas si j'avais tout à raconter.
- Je t'ai vu au Capitole l'an passé et puis tu a connu le neveu de certain cardinal.
- Il y en a tant.
- Antonelli.
- Eh bien.
- Eh bien c'est tout, non mais au Capitole vous aviez une taille et une toilette et une taille, il n'y avait que celle-là.
- Je n'ai pas une jolie taille.
- Tu as grossi ?
- Maigri.
- Ah ! mon Dieu.
- D'amour pour toi.
- Tu m'aimes depuis ce temps ?
- Depuis ce temps.
- C'est donc pour moi que tu es revenue à Rome au bout de quinze jours, avec ta tante, laissant ta mère à Nice ?
- J'ai une tante ?
- Oh ! je t'en prie, d'ailleurs on vous connaît bien à cette loge pleine de parents, des tantes, des oncles, des cousines, tout cela vous guette, je n'ai qu'à vous mener à l'autre bout de la salle pour qu'on envoie trente six messagers, il faut qu'on vous voie, toujours là... devant la loge.
- Ça te contrarie ?
- Non, puisque je vous reconnais.
S'il me reconnaît, il est le seul, il y eut là une paire qui m'a attaqué pour je ne sais quelle invitation que je n'ai pas envoyée et puis on m'a suivi et parlé comme à la duchesse de... diable, le nom m'a échappé et puis !
- Tiens, voici ton crampon ?
- Il te plaît de le dire, dit la dame aux cheveux jaunes. Je suis une pauvre grisette de Naples.
- Oh ! ça se voit à tes cheveux jaunes.
- Et toi tu dois avoir de l'esprit tandis que les femmes aux cheveux jaunes sont réputées bornées et froides.
- Oui, quand les cheveux sont naturels.
Encore un peu et nous nous prenions par les cheveux.
Larderei me montre sa sœur la comtesse de Mirafiore, bru du Roi. Sur cela je lui reproche de déshonorer sa parenté. Il m'assure vouloir changer. Oh ! pas par vertu, ma fille, pour éprouver du renouveau, quelque chose de nouveau. Je me range, je cherche à me marier.
- Oh ! ho ! et ta femme ?
- Que veux-tu, nous nous sommes lâchés au bout de quatre ans.
- C'est elle qui t'a lâché.
- Non, cela s'est fait à l'amiable.
On allait, on venait, j'ai dit quelques mots par-ci par-là qui, s'étant trouvés à propos par miracle, ont intrigué plusieurs inconnus.
Mais Larderei le prit sur un ton de salon, demanda si je voulais faire sa connaissance, qu'il se ferait présenter et que, pour preuve qu'il m'a reconnue, il m'enverrait des fleurs.
- Je vous enverrai demain un bouquet de violettes lui dis-je.
- Eh bien moi je vous en enverrai un tous les jours pendant mon voyage à Florence, cela vous fera penser à moi.
- J'y pense toujours, dis-je.
- Ce sont des mots. Et le jour où vous ne recevrez pas de bouquet cela voudra dire que je suis à Rome.
- Et puis ?
- Eh puis j'irai où vous voudrez. Tenez, faisons un petit arrangement, quand partez-vous ?
- Dans trois semaines, je ne sais.
- Eh bien je reviendrai à Naples et je vous ferai sérieusement la cour, le voulez-vous, dites.
- Mais oui, je le veux.
- Dites-le moi bien, car je ne veux pas faire de trou dans l'eau et à ce propos je vous aurais raconté une anecdote sur le duc de Modène, si je ne vous reconnaissais pas.
- Bah !
- Donc vous restez à Naples ?
- Oui, mais pourquoi partez-vous ?
- J'ai une traite de dix mille francs dont je n'ai pas le premier sou.
- Superbe.
- Eh ! hé ! c'est ainsi.
En homme d'esprit qu'il est il a depuis le commencement parlé de son nez et de ses dettes pour... éviter tout ce qu'on en pourrait dire.
- Je vais à Rome, dis-je.
- Eh bien nous partirons ensemble, faites-moi savoir l'heure et nous nous en irons... par le même train, dans la même suite sans qu'on s'en doute. Ce serait drôle.
- Et mon mari ?
- Vous n'avez pas de mari.
- Êtes-vous fou ? Vous ne me prenez pas pour une actrice je suppose, jeune fille je ne serais pas ici.
- Eh pourquoi ? De la façon dont vous y êtes, surveillée, gardée à vue, et puis vous voyez comment je suis... prude.
- Prude ?
- Oh ! oui.
- Sérieusement, pour qui me prenez-vous ?
- Je vous prends sérieusement pour une personne charmante.
- Oh ! c'est certain.
- Pour une personne du monde, pour une demoiselle russe.
- Est-ce que vous seriez amoureux de moi comme je le suis de vous ?
- Ça pourrait arriver.
Plusieurs envoyés de la loge m'appelaient... partir.
Et puis avant que je parte, il m'a fait répéter et a répété lui-même notre arrangement, comme si c'était sérieux.
- Mon cher ami lui dis-je, vous n'êtes pas conséquent. Si vous me reconnaissez réellement, je n'ai rien à vous apprendre et vous saurez bien tout seul quand et comment je partirai.
- Ça c'est vrai.
- Au revoir.
À la porte de la loge nous nous sommes serré la main en nous répétant encore les conditions, vraiment comme une chose sérieuse.
J'avais jeté les yeux sur le jeune homme poétique pour nous servir de chevalier, j'avais bien choisi, il fut d'une courtoisie rare jusqu'au bout et son honnêteté, sa jeunesse ses yeux ouverts m'ont charmée comme on ne peut plus. On rencontre rarement cette suavité sans le ridicule. Je n'ai jamais vu un bal masqué aussi élégant, aussi amusant et aussi convenable. On ne m'a seulement pas serré le bout du doigt, on m'a trouvé de l'esprit comme un ange ce qui m'en a beaucoup donné. Après une nuit pareille, on peut s'avouer sans honte aucune.
Arrivée au bas de l'escalier j'ai envoyé chercher Larderei tant pour entendre encore sa voix et son accent qui me plaisent que pour lui proposer le mardi à Rome.
Ruffo, Larderei et le jeune homme nous mirent en voiture comme des connaissances...
Et je suis rentrée contente comme jamais après de pareils plaisirs, car les moindres... mots sont avouables.
Tout a été bien, il n'y a même pas eu un seul domino laid. Du velours, du satin, des dentelles, de la richesse enfin partout et souvent du goût.
## Dimanche 11 février 1877
Toledo 292 Mme A.T.E. Ces mots tracés sur une feuille peinte par Duchad, sont envoyés à Larderei avec un bouquet de violettes.
Tout à fait sous le charme encore et ruminant trente-six nouvelles aventures je me suis habillée et nous sommes partis.
[En sortant de la chambre je me suis rencontrée nez à nez avec Larderei et tous deux nous avons fait un mouvement de surprise que je trouvais si peu naturel exécutés par des acteurs au théâtre et qui pourtant est bien naturel.
Il nous a vus partir du balcon avec Melissano, j'aime tant le type de Larderei!]
Mais pour comprendre notre situation au milieu du Toledo il faut savoir ce que c'est qu'un jour où l'on jette des coriandoli (confetti) avec de la chaux ou de la farine. Ah ! mais, ah ! mais, ah ! mais ! Qui n'a pas vu ne peut pas s'imaginer ces milliers de mains au bout de bras noirs et décharnés, ces haillons, ces chars superbes, ces plumes et ces dorures, ces mains surtout qui s'agitent avec ces doigts dont l'agilité ferait crever de jalousie Liszt lui-même.
Au milieu de cette pluie de farine méphitique, de ces cris, de cette masse grouillante nous nous sommes sentis enlevés par Altamura et presque portés jusqu'à son balcon.
Mais là nous trouvons une quantité de dames qui sous des vêtements de toile grise (qui sont de rigueur) m'ont semblé des... cuisinières. J'ai donné rendez-vous à trois personnes hier, me voilà incapable de me faire reconnaître... Et tous ces gens qui m'offrent à manger, à boire, qui me sourient, qui sont aimables ! Et Larderei qui part ce soir ! Je suis allée dans un salon à demi obscur et, là, drapée dans mon bédouin de la tête aux pieds, je me mis à verser des larmes tout en admirant les plis antiques de la laine. J'étais chagrinée mais d'un chagrin qui fait plaisir. Comprenez-vous comme moi de la douceur dans le chagrin ?
Aussitôt à la maison je me remis à l'observatoire en me couvrant la tête de la portière comme pour faire de la photographie pour empêcher l'autre de voir. Depuis deux ou trois jours nous ne faisons que cela. Je m'abaisse jusqu'à des causeries avec ma femme de chambre, jusqu'à écouter ce qu'a dit le cocher du comte.
Le cocher lui sert de valet de chambre en voyage et surtout c'est une sorte de surveillant de bonne. Vraiment ma conduite ne vaut rien. Plus je vais loin, plus je crois avoir été à l'école, plus je me crois savante, plus je fais d'extravagances, c'est comme une folie qui me prend et je ne suis plus la maîtresse de mes esprits.
Ce matin déjà je me suis rencontrée avec le nez de Larderei, un peu plus tard avec son œil. Et ce soir j'ai vu cet animal en caleçon et sans chemise, d'abord je l'ai cru en corset et ensuite j'ai compris que c'était son caleçon qui était attaché sur les épaules comme des machines de bébé. Ces épaules nues, rondes et blanches, c'était d'un drôle extraordinaire. On n'est pas habitué à voir les messieurs avec un pareil costume.
J'en ai ri toute la soirée, à San Carlo où on donnait "Les Guaranis". Un des plus détestables opéras que je connaisse... Altamura et Pelikan cavaliers...
avec Larderei.
J'ai envoyé Rosalie au bal masqué du festival avec ordre de dire à Larderei qu'il est un tricheur et que s'il pense à payer sa traite de dix mille francs avec ce qu'il économisera sur les violettes, il se trompe.
Il ne part pas ce soir, il me l'a dit, c'est-à-dire il l'a dit à son cocher Charles.
## Lundi 12 février 1877
Larderei n'a pas été à ce bal. Ce qui suit est difficile à raconter. Sachez seulement que dans fort peu de temps je serai folle à lier. Mais il y a quelqu'un pour vous surveiller, direz-vous. Non, personne n'y peut rien. Si on m'empêchait de faire ce que le malin esprit ordonne je deviendrais furieuse et il arriverait des malheurs.
Donc aujourd'hui entendant mon voisin sortir, puis son cocher fermer les malles, je me suis sentie prise d'une sorte de tristesse... Comment, dis-je, il s'en va comme ça, et qui vais-je regarder ? Et le veglione de ce soir ? Et un tas de choses. Mais je vais donc mourir d'ennui !
Il part. On peut partir aussi. Mais aussi il faudrait voir le Corso de gala sur la Chiaja, et notre balcon est au meilleur endroit, puisque nous logeons à l'hôtel du Louvre. Hum ! Je vais toujours le voir partir. Cela ne sert à rien, mais cela me fera plaisir peut-être. Je suis si malheureuse que je cherche à m'étourdir, à tuer le temps. Je m'en vais donc avec maman et la première personne que nous trouvons à la gare, c'est lui avec Merisano et un officier. Pour avoir l'entrée dans la salle d'attente je vais prendre deux billets jusqu'à la première station, notamment Cancello.
Larderei et ses deux amis entrent après nous. J'avais envie de rire, je me mis à parcourir un journal. Il n'y avait pas à balancer, il fallait s'en retourner honteusement sans expliquer autrement notre présence à la gare. Larderei passa sur la plateforme en me jetant un regard. Je m'approchai de l'homme qui prend les billets à la porte et lui demandai s'il y avait un train pour retourner de Cancello tout de suite.
- C'è un treno che arriva a Napoli alle quattro.
Nous passons sur la plate-forme et cherchons un compartiment, ils sont tous remplis, Larderei nous suit à une distance respectueuse et perdu dans la foule.
Enfin il se produit ce mouvement et ce bruit des pas qui vous donne comme une hâte maladive dans les gares; j'attendais Larderei, Larderei m'attendait, les conducteurs criaient le départ : un d'eux s'empare de moi et nous indique un compartiment presque plein, j'y monte glissant les yeux sur Larderei qui est derrière moi et qui laissant enfin, là, l'espèce de comédie que nous jouions s'apprête à me suivre comme un homme qui a pris son parti : mais il n'y a que deux places !
Alors il y eut un moment comique et charmant, moi au milieu du compartiment, maman retenant Prater qui se tordait pour s'élancer sous la banquette, et Larderei hésitant et me regardant comme pour dire : que faire ? Oh ! mais avec des yeux si sérieusement interrogateurs, et son bras, qui tenait un plaid, exprimait tant de perplexité jeune et charmante dans un si grand débauché que je m'en souviendrai toujours avec un plaisir tout particulier.
- Nous étoufferons ici, dis-je enfin et, surtout si on se met à fumer.
- On va remettre une nouvelle voiture, Madame, dit Larderei à maman, vous ferez mieux de ne pas monter ici, vous n'aurez pas assez d'air.
- Ah ! une nouvelle voiture, dis-je à personne, eh bien tant mieux.
Tous les compartiments de la nouvelle portaient le mot : reservato, excepté une.
- Reservato, reservato, lisais-je en passant, tout est donc réservé. Celle-là aussi ?
- Non Mademoiselle, dit encore Larderei, vous pouvez monter.
- Merci.
Il y avait déjà plusieurs paquets partout, des pelisses, des portemanteaux etc. qu'arrangeait Charles.
- Mais c'est pris !
- Non Madame, il n'y a que moi.
Je m'assis émue à ne pouvoir plus parler et avec une envie de rire incroyable.
Il causait avec ses amis, faisant des recommandations au cocher Charles (à l'anglaise s.v.p.)
Enfin voilà, maman et moi tournant le dos à la locomotive, elle à droite, moi à gauche, Larderei en face d'elle.
Dix minutes jusqu'à Cancello. Le temps perdu ne se rattrape jamais ! cette vérité lugubre me tintait dans les oreilles. Nous nous regardions tous les trois. Parler, comment ? Se taire mais alors ? Ah ! ha ! il me répugnait de m'écarter de mes habitudes et de causer avec les compagnons de wagon.
J'avais au dessus de la tête mais bien haut et bien solidement placé un carton qui ne me dérangeait pas du tout.
- Permettez, Madame, que je change de place ce carton.
- Je vous en prie, Monsieur.
Nouveau silence.
Ah ! mais.
- Je voudrais bien savoir combien de temps jusqu'à Cancello ? demandai-je à maman.
- Je ne sais pas du tout.
- Pourtant il faudrait savoir...
- Pourriez-vous me dire, Monsieur, combien de minutes il y a jusqu'à Cancello :
- Trente minutes, je crois Mademoiselle, trente minutes.
Il n'en a pas fallu davantage. Les uns et les autres, vu le peu de temps ne dissimulèrent plus leurs intentions.
- Vous allez à Cancello ? demandait Larderei pendant que j'apercevais des violettes fanées à sa boutonnière, et remarquais combien il ressemblait à ces masques de carton laqué tout blanc que mettent les pierrots.
- Oui, Monsieur, à Cancello.
On se mit à causer comme si on se connaissait bien. Il dit nous avoir vues à Rome, avec Antonelli, puis à Naples, avec le clan, puis tout ce qu'on dit dans ce genre.
- Ce pauvre Antonelli est malade, il languit à la campagne.
- Vraiment, dit Madame ma mère, pauvre enfant, il est très bon.
- Très aimable, dis-je avec un air dégagé pour lequel je me maudissais et qui ne m'a pas quitté une minute.
- Vous logiez à l'hôtel du Louvre, n'est-ce pas ?
- Oui.
[Prater sortit dessous la banquette, je l'ai nommé mon fils ainsi que Larderei qui a la bonté des filles ou plutôt des hommes.]
- Et j'étais votre voisin très proche.
- Vraiment ?
- Je l'ai appris hier, dis-je, et je vous avouerai que j'ai été quelque peu confuse, car croyant avoir pour voisin quelque Anglaise qui passait sa vie en excursion, je ne me gênais pas de bavarder et rire avec ma sœur et chanter tout ce qui me passait par la tête.
- Je crois que je suis un voisin très agréable, dit-il, je ne suis jamais chez moi et l'on ne m'entend pas.
- C'est vrai.
Je me sentais des mauvaises manières et je n'y pouvais rien , j'étais tout entière à la joie d'avoir... quoi ?
Il dit qu'il revient dans dix à douze jours, qu'il va pour une affaire très importante à Florence où il doit être mardi. Qu'il voyage toujours, qu'il reviendra à Naples.
Ses manières et sa conversation me rappellent tellement le Surprenant que cela m'est même désagréable.
Dans cet espace de trente minutes on est allé un peu comme la locomotive, si bien qu'à la vingt-cinquième minute Larderei disait qu'il était entrain de se ruiner. C'est pour qu'en l'entendant dire par d'autres on ne soit pas choqué. C'est malin...
J'oubliais de dire comment j'ai expliqué le voyage à Cancello.
- Vous allez à Cancello ? demandait-il.
- Oui, il nous arrive une étrange aventure, ma tante a perdu son bagage, son argent et elle nous télégraphie de Cancello où elle est en détresse. Nous avons reçu sa dépêche ce matin.