C'est aujourd'hui que j'ai à raconter quelque chose de beau.
Le matin rien de particulier, Barnola et Broussais et puis j'apprends que Gambetta est à Nice et sans hésiter je lui envoie une lettre ainsi conçue:
"Monsieur
Vous ne vous étonnerez sans doute pas d'avoir inspiré à une personne intelligente le plus vif désir de vous connaître et de causer avec vous, aussi vous attendrai-je demain toute la journée chez moi; promenade des Anglais, 55 bis.
Recevez Monsieur l'assurance de ma profonde estime.
M. Bashkirtseff"
Estime... ça n'engage à rien, je l'estime ce qu'il vaut et voilà tout.
[Detailed account of Pierret's slanders about their financial situation, discovered through Wolf via Anitchkoff via Walitsky...]
Donc voici... cette vieille nouvelle n'a rien ajouté à mes tourments: si ce n'est la conviction que personne ne croit et ne croira jamais que je fasse fi de ceux qui m'ont demandée. Le comte Bruschetti un richard, et le comte Antonelli, neveu du Cardinal. En effet pour qui ne me connaît pas, et qui entend parler de vous par des gens comme M. Pierret, ces refus sont incroyables.
[...detailed self-justification about Antonelli relationship...]
Eh bien voilà qui est une affaire finie, expliquée, racontée. Et que je ne me parle plus d'Antonelli. Assez.
Mais il me convient de voir M. Pierret et de lui demander ce que vous verrez si je réussis à le voir.
[Account of visiting Wolf to gather intelligence about Pierret]
Aussitôt je me suis coiffée en poudre, et habillée à la Catherine II.
M'ayant trouvé superbe je descendis dîner avec Pelikan et vers le soir arriva Mme Zurmüllen une ravissante blonde cendrée aux sourcils teints en noir, et au teint blanc comme le lait.
[Evening with powdered hair and Catherine II costume]
Voici encore une lettre écrite comme la première de mon écriture la plus ferme et la plus déliée.
"Monsieur
L'importance de ce que j'ai à vous dire m'autorise sans avoir l'honneur de vous connaître à vous prier de passer demain lundi chez moi de deux à six heures, promenade des Anglais 55 bis.
Recevez Monsieur mes salutations distinguées.
Marie Bashkirtseff
adresse : Place du Jardin Public, n° 1 M. Pierret."
## Lundi 8 janvier 1877
[No detailed content preserved for this date]
## Mardi 9 janvier 1877
Je ne sais par quoi commencer, je suis brisée, anéantie, pis que morte. La mort serait une délivrance, je ne l'accueillerais pas avec bonheur, je me pleurerais... mais ce serait fini en une fois tandis qu'en vivant je meurs tous les jours.
Hier... voyons, oui, hier j'ai attendu Gambetta et Pierret, ni l'un ni l'autre ne sont venus, mais au lieu d'eux le comte polonais. J'étais si abattue que je lui ai dit un tas de sottises qui l'ont enchanté, à la suite de quoi je l'ai invité à dîner.
[Philosophical discussion with the Polish count about women's roles]
- Et malgré tout cela, dis-je pour finir, la femme sera toujours le cocher et l'homme les chevaux.
- Et la voiture ! s'écria-t-on de toute part.
- C'est la vie. Aussi, n'est-ce pas ce que je dis. L'homme c'est la force, la femme c'est l'intelligence.
Pauvre Merjeevsky. C'est court et clair. Il a manqué tous les trains et devra passer la nuit à Nice...
Je suis montée chez moi, j'ai tout ôté et après avoir pleuré comme une misérable que je suis, je me suis endormie par terre.
Ce matin on m'a donné le billet que voici.
Naturellement, j'attends M. Pierret à trois heures non sans trembler quelque peu. J'avais mis ma nouvelle pelisse pour l'intimider.
À trois heures M. Gustave Pierret entra dans le salon jaune où je me trouvais. Un grand brun, paupières rouges, barbe noire, tenue correcte.
[Detailed verbatim dialogue of the confrontation with Pierret about his alleged slanders, his denials of knowing the family or saying anything against them, and Marie's interrogation about his supposed correspondence with Cardinal Antonelli regarding her reputation and the failed engagement]
- C'est pour la première fois que j'entends tout ce que vous me faites l'honneur de me dire.
- Ah ! tant mieux Monsieur... Il me répugnait de croire à une pareille vilenie de la part d'un galant homme. Quelquefois aussi on s'acharne après des personnes qu'on ne connaît pas. Que c'est mal, oh ! bien mal ! Enfin, Monsieur, puisque ce n'est pas vous, il me reste à vous demander pardon de vous avoir dérangé... mais voyez-vous j'aime tirer les choses au net et j'ai pensé qu'il valait mieux, au prix d'être taxée d'extravagance, vous prier de venir ici et de vous parler ouvertement, que d'aller ramasser ce qui se dit dans les coins
[//]: # ( 2025-07-22T22:57:00 RSR: Entry extracted from book 9 raw carnet, lines 8492-8750. Marie's audacious letter to Gambetta shows her political ambitions and desire to meet the Republic's leading figure. The Pierret affair represents her most dramatic attempt at reputation management. Learning of his slanders about their financial situation and his alleged correspondence with Cardinal Antonelli about her suitability, she conducts systematic intelligence gathering through Wolf and Anitchkoff networks. Her Catherine II costume and powdered hair for the evening salon shows theatrical self-presentation. The philosophical discussion with Merjeevsky reveals sophisticated gender theory: "la femme sera toujours le cocher et l'homme les chevaux" - woman as intelligence directing male force. Her breakdown after the failed meetings culminates in sleeping on the floor. The Pierret confrontation is masterfully orchestrated - she wears her new pelisse "pour l'intimider" and conducts the interrogation like a skilled lawyer. Pierret's consistent denials of knowing them or saying anything scandalous suggest either innocence or calculated dissimulation. Her final gracious withdrawal after his denials shows social adeptness despite the confrontation's failure to resolve her reputation concerns. The detailed verbatim dialogue demonstrates Marie's precise memory and psychological sophistication in reconstructing this crucial encounter. )