Deník Marie Bashkirtseff

Je n'avais pas faim du tout, il était temps d'aller au théâtre qui se trouve dans le jardin commle restaurant.
[Mots noircis : Je proposai] de nous promener un peu et d'y aller ensuite. Le modèle des pères se précipite entre moi et Gritz, et lorsqu'il fut temps d'aller au théâtre il accourut et me présenta vivement son bras. Un vrai père, parole d'honneur, comme dans les livres. Cela m'amusait et me contrariait un peu, bien que je reconnusse toute la dignité de cette conduite et tout le respect qu'elle rapporte à la jeune fille de la part des jeunes gens.
Une immense avant-scène au premier, [Mots noircis: tendue] de drap rouge, en face du préfet.
Un bouquet du prince qui passe la journée à me faire des déclarations pour recevoir des -allez-vous-en mon cher - ou bien, - vous êtes la fleur des gommeux, mon cousin.
Peu de monde et une pièce insignifiante. Mais notre loge renfermait à elle seule beaucoup d'intérêt.
Pacha est un homme curieux. Franc et droit jusqu'à l'enfantillage, il prend tout au sérieux et dit tellement ce qu'il pense, avec tant de simplicité qu'il me semble parfois qu'il cache sous cette bonhommie un immense esprit de sarcasme, et pourtant il n'en est rien. Il reste quelquefois dix minutes sans rien dire et quand on lui parle se secoue comme après un rêve, et lorsqu'à un compliment de lui on sourit ou on lui dit : - que vous êtes aimable ! il s'offense et s'en va dans un coin en disant : Je ne suis pas du tout aimable, si je le dis c'est que je le pense. Une autre fois je ne dirai rien si vous ne me croyez pas.
Je me suis mise sur le devant pour gratifier la vanité de mon père.
— Voilà, disait-il, voilà, me voilà dans le rôle d'un père à présent ! C'est drôle. Mais je suis encore un jeune homme, moi !
— Ah ! ha ! papa, voilà votre faible. Soit. Vous serez mon frère aîné et je vous nommerai Constantin. Cela va-t-il ?
— Parfaitement !
— Eh bien, Constantin, passe-moi le binocle.
— Avec plaisir. Fort bien, oui, fort bien.
Vous voyez, fichu-lecteurs, quel fichu-père.