Samedi 24 juin 1876
Vous savez si les Antonelli tiennent leurs enfants serrés, eh bien à Rome on dit que ce sont les parents qui donnent le plus de liberté. Tout cela ce sont des excuses pour me dire que dans quatre mois j'irai à Rome.Et alors... s'il m'aime encore, j'agirai tout autrement. Je n'ai rien à ménager et je veux me venger des prêtres, pas comme je voulais me venger du frère Émile, pas en petite fille, mais comme il convient de se venger, c'est-à-dire de punir des prêtres romains. Je ne ferai pas de reproches mais je m'apitoierai sur sa position, je le froisserai en le plaignant ; en même temps je parlerai de l'Italie, de la Patria, de la grandeur future de ce jeune pays qui a besoin d'unité, de calme, pour prospérer. Le roi qui en est le chef, la constitution qui en est la sécurité. Le roi a besoin de bonne volonté et surtout le règne futur, le prince Humbert, la princesse Marguerite, cette princesse qu'on idolâtre, elle si bonne, si gracieuse, elle a besoin d'être entourée de dévouements véritables. Dans quelque temps la cour sera assez forte pour n'avoir besoin de personne, mais pour le moment elle n'est pas enracinée à Rome, et celui qui passerait en ce moment à la cour, surtout si c'est un homme marquant par sa famille ou ses relations dans l'ancien régime, serait reçu à bras ouverts et comblé.
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Jolie vengeance ! Les prêtres en seraient enchantés tout en faisant pour la forme une grimace. Et combien doit-on être fière de servir une reine comme Marguerite, libérale, digne, généreuse et charmante. — Être chambellan de la princesse Marguerite ! ne manquerait pas de s'écrier Pietro, comme il s'est écrié tant de fois en racontant ses persécutions.
— Et, dit-il un jour au Pincio, justement le jour des courses, et je le puis être facilement. On ne sera que trop heureux d'avoir le neveu du Richelieu moderne. Seulement vous comprenez, pas tout de suite, car je me suis trop mal conduit toujours pour qu'au bout d'un mois de bonne conduite on croie à ma conversion. Et puis je suis si jeune mais dans quelque temps je n'aurai qu'à vouloir. Vous comprenez, je ne me vante pas, Madame, vous voyez bien vous-même comment sont les choses, d'ailleurs tout cela est grâce à mon oncle, ajoutait-il en riant.
Vous comprenez qu'un homme disposé ainsi, un homme qui est attiré par tout ce qui brille, qui est excité par tous ses amis libéraux, traqué et garrotté par les prêtres, gêné par ses parents, un homme jeune, inflammable, très ambitieux, un peu hypocrite, faux même, vous comprenez qu'il ne me sera pas difficile de pousser un pareil homme là où il ne demande pas mieux que d'aller. D'ailleurs s'il n'adopte pas ce parti, il est assez sensé et assez profond pour faire encore mieux, c'est-à-dire se faire prêtre et hériter du cardinal. Mais non, il aime trop la bonne vie, la vie tapageuse et large pour cela, il adoptera le premier parti vers lequel je le pousserai... s'il m'aime encore. S'il ne m'aime plus, mettons que je n'ai rien dit.
Quand je lis les révolutions, les conspirations, les sociétés secrètes, les complots, je deviens toute autre ; je voudrais agir ; une telle pitié que je ne sois pas née dix ans avant, j'aurais pu assister à la réunion définitive de l'Italie. La révolution française est trop loin et puis c'était une œuvre impie, sanguinaire, maudite. La Russie ne présente aucun intérêt, comploter contre l'Empereur, fi donc ! Ce serait la perte du pays. Tandis que ce qui vient de se passer en Italie, c'est-à-dire l'annexion de Rome, et avant cela la réunion des autres États, c'est une œuvre grande et noble et on serait plus qu'heureux de combattre pour une pareille cause.
Et c'est passé et je n'ai plus rien à faire. Il y aurait à faire beaucoup, s'il y avait beaucoup de gens comme moi, il y aurait à combattre contre cette cause noble, chasser le roi de Rome et reconstruire le trône du Pape en faisant chanter au peuple exalté, des cantiques au Seigneur. Se jeter dans la dévotion, élever le Pontife et le faire de nouveau Roi des rois !
Tenez, j'ai envie de m'offrir à la Sainte Cause. Et quoi, n'a-t-on pas fait de plus grandes extravagances que serait celle-là ? De plus sots que moi ont fait fortune. Je n'ai rien d'extraordinaire, ni fortune, ni nom. Assez riche, assez belle, assez spirituelle, assez peintre, assez musicienne. Il y en a beaucoup comme ça et dont on ne s'occupe guère. Il est vrai que la peinture promet beaucoup, pensez donc je peins depuis janvier seulement, cinq mois à peine et avec quelles interruptions ! Katorbinsky m'a donné trente-quatre leçons en tout. Et puis il y a le chant ; mais avant tout songeons à nous poser convenablement dans le monde. De là dépend ma tranquillité, et avec l'esprit tranquille je puis faire bien des choses. Oh ! je me sens ambitieuse. Ce ne peut être pour rien !
Bigre, ce roman me soigne. On se donne des rendez-vous sur l'escalier. Comme moi.
J'étais déjà couchée quand il m'est revenu à l'esprit que s'il m'aimait vraiment il aurait pu malgré tout m'écrire. A la moindre difficulté il a renoncé à moi. C'était assez de le haïr, faut-il encore le mépriser ?
J'attendais qu'on m'appelât le déjeuner quand Walitsky arriva tout essoufflé me dire qu'il avait reçu une lettre d'Antonelli. Je rougis très fort et sans lever les yeux du livre que je lisais. — Bien, bien, dis-je, et que vous écrit-il ? — On ne lui donne pas de l'argent, d'ailleurs je ne sais pas, tu verras, viens.
Je me suis bien gardée de m'empresser de descendre, j'avais honte de montrer tant d'intérêt et, le voudrais-je que je ne le pourrais, tant j'étais émue et tremblante. Alors ce n'est pas en vain que j'ai prié hier, mais je me maintins autant que possible dans des sentiments neutres pour ne pas être trop chagrinée ni trop désappointée. Contre l'habitude je fus la première à table, mangeant... mon impatience, mais ne disant rien.
— Est-ce vrai, ce que Walitsky m'a dit ? demandai-je enfin. — Oui, répondit ma tante, Antonelli lui écrit. — Walitsky où est la lettre ? — Chez moi. — Donnez-la-moi. Mais au lieu de me la donner il se mit à faire du mystère et à me taquiner. De sorte que, pour donner un peu de peur, je dus jeter par terre un verre et mon argenterie.
Ma tante hurla et je dis qu'il ne fallait pas m'exaspérer, en ce moment arriva maman et me donna raison, ce qui pourrait paraître baroque si elle ne connaissait pas cette habitude féroce de la famille, de taquiner les gens jusqu'à la rage. Quand Collignon, papa et Walitsky furent sortis de [la] salle à manger, je demandai encore cette lettre et comme on me dit qu'elle était chez Walitsky je me levai pour aller fouiller dans sa chambre, alors maman alla me l'apporter, elle était chez elle.
Cette lettre est datée du 10 juin, mais comme Antonelli a écrit Nizza tout court, elle fit le voyage à Nizza en Italie avant d'arriver ici. Il s'excuse de répondre si tard à l'aimable dépêche du docteur, mais, dit-il, j'ai employé tout ce temps à demander à mes parents de me laisser venir. Mais tous ses efforts ont été vains pour obtenir cette permission, ils ne veulent pas absolument entendre parler de cela, de sorte qu'il lui est absolument impossible de venir, il ne lui reste que l'espérance de l'avenir «qui est toujours incertain ».
La lettre est en italien, on s'attendait à une traduction, mais je ne dis pas un mot et ramassant ma traîne avec une lenteur affectée, pour qu'on ne pensât pas que je fuyais suffoquée, je sortis de la chambre et traversai le jardin le calme sur le visage et l'enfer dans le cœur.
O Bihovetz ! faut-il donc croire les cartes ! Je marchais lentement mais mon esprit courait, tourbillonnait ; les pensées arrivaient l'une sur l'autre, se combattaient et me rendaient folle.
Il a l'air de répondre à une supplication ! Il a l'air de dire que tout est fini et qu'il l'accepte ainsi ! Ce n'est pas une réponse à un télégramme d'ami de Monaco, pour rire, c'est une réponse à moi, c'est un avis... Et c'est à moi, à moi, qui, montée sur une hauteur imaginaire, me demandait en allongeant dédaigneusement les lèvres ce que j'allais faire « de ce garçon », c'est à moi qu'il dit cela ! C'est moi qu'on repousse ! Moi qui voulais repousser ! !
L'espoir dans l'avenir, mes plans, tout cela allait jusqu'à un essai, j'ai essayé et il m'est prouvé qu'il n'y a rien ! Les honnêtes gens me jugent indigne, il faut donc que je me fasse coquine ! Mourir ? Dieu ne le veut pas. Devenir chanteuse ? je n'ai ni assez de santé ni assez de patience. Alors quoi, quoi ?
Je me jetai dans un fauteuil et, les yeux stupidement fixés dans le vague, tâchai de comprendre la lettre, de penser à quelque chose. — Veux-tu aller chez la somnambule ! me cria maman du jardin. On lui a volé trente mètres de velours et, pour savoir qui est le voleur, Collignon a conseillé de consulter une somnambule. — Oui, répondis-je en me levant toute raide. — Quand ? — A l'instant même. Tout, tout, tout, pourvu de ne pas rester seule à m'affoler, pourvu de me fuir moi-même.
La somnambule se trouve partie, on nous donne l'adresse d'une autre, celle-là aussi est partie. Cette course par la chaleur ne me fit ni bien ni mal, je pris une poignée de cigarettes et mon journal avec l'intention de m'empoisonner les poumons tout en écrivant des pages incendiaires, mais toute volonté semblait m'avoir quittée, je marchai droite et lente comme dans un rêve vers mon lit et me couchai tout d'une pièce en tirant les rideaux de dentelle.
Il est impossible de raconter ma douleur, d'ailleurs il arrive un moment où on ne sait plus se plaindre. Ecrasée comme je le suis, de quoi voulez-vous que je me plaigne. Je désirai seulement une chose c'est qu'en entrant dans ma chambre on me trouvât morte ou mourante. Car ce qui me tuerait ne serait pas un chagrin d'amour qu'on est toujours confus d'avouer, mais ce serait l'humiliation. Je voulais me venger des tortures involontaires de mes mères, je voulais mourir pour les punir de me faire une pareille vie !
Collignon en entrant ne s'étonna pas trop, car il se trouve justement que depuis quelques jours je promets de me coucher pour qu'on m'emmène de Nice. — Qu'est-ce que c'est ? demanda ma tante en entrant après. — Rien. — Tu es malade ? — Oui, je suis malade. Elle me tâta le front. — Tu n'as pas de chaleur pourtant. — Faites-moi la grâce de me laisser tranquille. Elle sortit de crainte de m'irriter.
Je restai encore quelque temps abîmée, insensible, froide et tout d'un coup éclatai en sanglots sans verser une seule larme. Et à présent j'écris et je chante pendant qu'Audiffret m'écoute de sa fenêtre.
Voilà la lettre froissante annoncée par Bihovetz arrivée. — Elle vous causera un schreck comme on dit en allemand, elle vous froissera, mais en même temps c'est de cette lettre qu'il semble que doit vous arriver tout le bien que je vois ici, un grand bonheur et plus tard beaucoup, beaucoup d'argent.
Je ne vois pas du tout comment cette lettre peut être la cause du bien qui va m'arriver. Va m'arriver ! Oh ! je ne l'attends pas, j'ai trop souvent attendu le bien et il a eu l'air de venir mais n'est jamais venu.
— « Toutes les amertumes se diront ensemble » ai-je dit à Rome en parlant de cet homme, j'étais loin de m'attendre à des amertumes comme celles-là. Je craignais tout au plus une amertume comme avec Audiffret... Et Audiffret ! Vous souvenez-vous ce qu'a raconté la petite Jeanne, ce qu'a dit Marie Audiffret ! - « Je dirai à Émile de ne plus aller chez ces gens-là, car ce sont des gens sans fortune, (ça ce n'est pas vrai) et sans réputation. »
Oh ! c'est donc vrai, je suis donc véritablement... ! Il vaut mieux être une fille publique car on est ce qu'on est, tandis que moi ! Qu'ai-je à faire de ma vertu ! Elle ne me donne ni bonheur, ni fortune ! Oh cette position ! Mais qu'ai-je donc fait, Bon Dieu, qu'ai-je donc fait ?
A dîner j'ai trouvé maman tout en larmes et j'en éprouvai une espèce de satisfaction, puis quand elle et ma tante furent assises près de la grille j'allai les rejoindre. Je ne sais au juste comment cela a commencé mais maman a dit : — J'espère que tu vas bientôt te marier et tout cela finira. — Est-ce que je puis me marier, m'écriai-je avec un sourire de mépris. — Voilà des idées, parce qu'un Antonelli... — Oui, justement. — Peuh ! Antonelli, un troisième fils, un enfant persécuté, qui comme Paul s'enfuyait de la maison et faisait des dettes pour aller au théâtre ! Paul aussi prenait des airs et faisait la cour... Un enfant, un rien. — Justement, c'est une leçon pour l'avenir. Puisqu'on ne m'a pas jugée convenable pour un rien, combien plus.... — Voilà des idées, voilà des bêtises ! Pour un enfant. — Oui, mais cet enfant a causé un joli scandale. — Quel scandale ? — Oh ! si vous parlez comme ça !
[//]: # ( 2025-07-19T20:42:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 5430-5618. COMPLEX POLITICAL FANTASIES: Marie plans to manipulate Pietro toward Italian royal court, away from papal power. Dreams of opposing both liberal reunification and papal restoration - contradictory political schemes. THE DEVASTATING LETTER ARRIVES: Pietro's letter dated June 10 saying parents absolutely forbid him to come, only uncertain hope for future. COMPLETE BREAKDOWN: Marie collapses in bed after maintaining dignity. Recognition this fulfills Bibi's tarot prediction. Attempt to visit somnambules fails. Family conversation where Marie realizes she's unmarriageable - "if I'm not suitable for nothing, how much more..." Major day of final disillusionment. )