Deník Marie Bashkirtseff

Pour prendre les lettres de faire-part sans qu'on les voie, il fallait aller soi-même. Aussi vers six heures je suis sortie, ayant passé une robe sans corset. Je pris les affreuses lettres et les brûlai. A la place Saint-Étienne nous rencontrâmes Bibi et Walitsky, le premier monta en voiture, le second sur le siège. En passant par la promenade assez peuplée, je faisais honneur à la conversation du général mais de l'air distrait, indifférent, qui ne me quitte plus, quand je vis ma tante répondre à un salut d'homme et Dina rougir jusqu'aux oreilles, je regardai à droite et rougis à mon tour. C'était le Surprenant Émile qui marchait là sur le bord de la promenade tout habillé de gris. Pourquoi est-il ici ? Sans doute pour le mariage de Saetone qui n'est pas encore marié comme on l'a dit, mais dont le mariage est annoncé dans tous les journaux de Nice. On dit qu'après avoir rougi j'ai pâli, je l'ai senti d'ailleurs.
Après dîner Bihovetz proposa [de] sortir et, prenant moi à son bras droit et Collignon à son bras gauche, il nous emmena par la promenade. Je parlais des lèvres seulement et mon esprit errait bien loin et s'indignait et s'inquiétait. Outre le triomphe que je procure à ce petit garçon italien et qui me cause une vive contrariété, je vois encore le scandale qui résulte de toute cette affaire pour moi. Refusée ! N'est-ce pas une tache abominable sur la réputation d'une jeune fille. Et moi qui rêvais des royaumes ! Qui voudra de moi ! Compromise, compromise pour rien, pour un [illisible] ! Compromise. Ah ! mon Dieu ! J'avais l'obscurité, l'ennui, le mépris tacite mais pas justifié. J'ai le scandale ! Le scandale public ! Un éclat ! Je ne m'attendais pas à une aventure de ce genre, je n'avais rien prévu de semblable, je n'ai jamais imaginé une pareille chose pour moi ! Je savais que cela arrivait, mais je n'y croyais pas, je ne m'en rendais pas compte, comme on ne se rend pas compte de la mort quand on n'a jamais vu un mort. O ma vie, ma pauvre vie ! Il me reste à présent de perdre mes parents, ma fortune et... et ce que je n'ose pas dire. Voilà, puisque Dieu est en train de m'éprouver, je m'attends à tout cette fois. Je suis étonnée, étonnée si douloureusement, je savais l'existence des malheurs mais je pensais qu'ils passeraient tous à côté de moi sans m'effleurer, et voilà que... je suis étonnée, oh ! oui, étonnée.
Le Figaro raconte le jour du Grand Prix. Le duc de Hamilton est à Paris. Est-ce faiblesse, est-ce folie, est-ce exaltation ? Je ne pense qu'à Antonelli. Je le vois partout, je ferme les yeux et je me vois au bas de l'escalier et je veux renverser la tête et le regarder dans les yeux, et... rien ! Si je suis jolie autant que je le dis, pourquoi ne m'aime-t-on pas ! On me regarde, on est amoureux mais on ne m'aime pas ! Moi qui ai tant besoin d'être aimée, consolée, soignée comme un enfant. Je voudrais tant verser toute mon âme dans une autre âme noble, franche, aimante. Je ne rencontre que des misérables ! Je suis bien jeune, cela viendra. Je veux penser ainsi !
Ce sont les romans qui me montent la tête... Non, mais je lis les romans parce que j'ai la tête montée, je relis de vieux livres, je recherche avec une désolante avidité les scènes, les paroles d'amour, je les dévore. Parce que j'aime, parce que je ne suis pas aimée, mais méprisée, compromise ! J'aime, oui, car je ne veux pas donner un autre nom à ce que j'éprouve. A toutes ces souffrances faut-il joindre encore celle d'un amour méprisé, honteux, humiliant, inavouable ! Ce n'est pas vrai ! ! Ça n'a jamais été ! Ayant écrit cela je pense que je n'aime pas, je me révolte. En réalité je ne me comprends pas. Si j'étais heureuse toutes ces petites passions m'amuseraient, mais je suis malheureuse, cent fois malheureuse, et elles me déchirent et m'otent le repos, et je demande en grâce de m'envoyer un être bon pour m'attacher à cet être, l'aimer et lui conter mes peines... Mais alors je n'en aurais plus... Oh ! si, d'ailleurs non, ce n'est pas cela que je veux. Je veux aller dans le monde, je veux y briller, je veux avoir un rang... suprême, je veux être riche, je veux des tableaux, des palais, des bijoux, je veux être le centre d'un cercle de lumière poétique, littéraire, sérieuse, bienfaisante, frivole. Je veux tout cela ! Dieu, qu'il me le donne !
Que mon vil corps se taise, est-ce à moi de songer à des baisers de petite innocente, à des amours rustiques ! ! Oh ! que non ! Si j'ai pleuré mes lèvres, ça a été par la peur du scandale, du scandale qui ternirait ma réputation et m'empêcherait d'arriver où je veux. Mon Dieu ne me punissez pas pour ces pensées follement ambitieuses ! Je mérite la punition, mais ayez pitié de moi, je n'en veux pas à la grandeur de Dieu, seulement à celle des hommes. N'y a-t-il pas des gens qui naissent au milieu de tout cela, et qui trouvent tout naturel de le posséder et qui n'en remercient même pas Dieu 1 Suis-je coupable en désirant d'être grande ? Non, car je veux employer ma grandeur à remercier Dieu et à faire le bien, et à être heureuse. Est-ce défendu de désirer être heureuse ! Ceux qui trouvent leur bonheur dans une modeste et confortable maison, sont-ils moins ambitieux que moi ? Non, car ils ne voient pas davantage. Celui qui se contente de passer humblement sa vie dans les soins du ménage est-ce un homme modeste, modéré, par sa volonté, par vertu, par résignation, par sagesse ? Non, non, non ! Il est tel parce qu'il se trouve heureux ainsi, parce que vivre obscurément est pour lui le suprême bonheur et s'il ne désire pas le fracas c'est qu'il s'en trouverait malheureux ; il y en a aussi qui n'osent pas, ceux-là ne sont pas des sages mais des lâches, car ils désirent sourdement et restent où ils sont non par vertu chrétienne mais bien à cause de leur nature timide et incapable. Ah ! mon Dieu, si je raisonne mal, éclairez-moi, pardonnez-moi I Ayez pitié de moi !
Je n'aurai donc rien ! Je ne puis me le mettre en tête, comme je ne pouvais pas me mettre en tête qu'Audiffret pouvait ne pas m'aimer. O folle, ô misérable ! Et si Dieu me laissait vivre pour me punir de mon orgueil en me tourmentant ? En m'inspirant l'ambition, les bons désirs et ne ne me donnant rien ? Si Dieu voulait ramener par ce traitement atroce mon âme à la résignation ? Oh ! ho ! Si je me résigne, je serai sainte. Non, non, non, car on ne se résigne que quand on n'a ni force ni volonté pour lutter, on suit son penchant, peu importe quelle en est la cause, on suit son penchant, on n'a donc plus aucun mérite à se résigner. Vite, un prêtre pour m'expliquer ! A quoi bon, il ne ferait que m'embrouiller, m'égarer dans un labyrinthe de paroles adroites, de maximes sur Dieu forgées par les hommes, des hypocrisies habilement tournées. Que me dirait-il ? Il n'est qu'un homme comme moi. Il aurait son avis, mais personne ne me dit que son avis serait la Vérité ! [//]: # ( 2025-07-19T20:02:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 4592-4669. Retrieved and burned fake death announcement letters. SHOCK: Saw "Surprenant Émile" (Audiffret) on promenade, probably for Saetone's wedding. Marie realizes Pietro rejection means public scandal and compromised reputation. Obsessive thoughts about Pietro despite intellectual recognition of his failings. MAGNIFICENT AMBITION MANIFESTO: Wants to be center of poetic/literary circle with palaces, jewels, supreme rank. Sophisticated theological reasoning about ambition vs resignation. Rejecting priestly advice as human opinion. Ending question about truth itself. )