Mardi 13 juin 1876
Il y a bien assez des contrariétés morales qu'on ne peut empêcher ; les contrariétés physiques ne doivent pas exister. La plus sotte et presque la plus vive contrariété est celle qu'on éprouve quand on mange mal. Or je mange mal. Le cuisinier, loin d'inventer des plats qui engage à manger par cette chaleur et cette tristesse de Nice en été n'est qu'un artiste fort médiocre, moins que médiocre. Les chambres nues sont tendues de satin, il faut maintenant que le manger et le service changent. J'y veillerai mais cela me coûtera.Je ne cesse de répéter que je suis malade, je le suis en effet. Tant de chagrin ne laisse pas que d'écraser. Je ne sens rien qu'un profond abattement, une grande tristesse de cœur et d'esprit provenant d'une foule de petites contrariétés et de grandes humiliations. Je ne vis pas, je languis. J'en suis en quelque sorte satisfaite, maman et ma tante s'inquiètent, surtout de mon air essentiellement découragé et indifférent à force d'être irrité. Peut-être vont-elles faire quelque chose pour moi. On parla de chevaux devant le général, et je dis qu'on me faisait tellement attendre pour toutes ces choses que sans doute les chevaux ne serviront qu'à me traîner au cimetière. Alors maman se mit à pleurer et, ne voulant pas de scandale devant un étranger, je me fis la pacificatrice et l'agent conciliateur, assurant qu'il fallait ne se soucier de rien et suivre les préceptes d'Épictète.
Collignon prétend que ce sont là de mauvaises lectures. Au contraire, elles me calment. Quand le général fut parti et que, dans le petit fumoir, il ne resta plus que ma tante, Walitsky et Dina, je me mis à donner les meilleures raisons pour expliquer mon apathie et mon désir de mourir. J'exposai avec une logique désespérante et avec un son de voix imitant les coups de marteau secs, monotones et vifs d'une machine, la nécessité de ma conduite dans le monde. On me disait que j'étais vaine, je répondais que j'étais faite de vanité au point que, si on m'écorchait, on trouverait que j'en suis rembourrée. On me disait que les filles de mon âge ne devaient penser à rien, je donnai raison et ajoutai que je ne prétendais nullement à être comme tout le monde, que je voulais, que, puisque je pouvais commander, je commandais. Que j'étais capricieuse, folle, égoïste, vaine, méchante, orgueilleuse, mais puisque j'étais ainsi, il fallait me prendre telle que j'étais et satisfaire mes caprices au lieu de les irriter. On me disait qu'en me couchant si tard je mourrais. Je répondais que je ne demandais pas mieux.
— Mettons de côté tout cela, dis-je après une heure de plaidoirie acharnée, et calme à force d'être au désespoir concentré, et ne prenons en cause qu'une jeune et jolie fille de dix-sept ans, coquette et un peu frivole comme tout le monde, qui se meurt d'ennui. Demander des palais, des diamants et des rois serai folie, mais demander une position honnête est raison. Que vous me refusiez une robe de velours et des mules brodées de perles, c'est bien ; mais que vous me refusiez une chemise et des souliers de cuir, voilà ce que je n'admets pas ! On ne me contrariait pas, on était d'accord, on me disait seulement que si on ne me donnait pas cela c'est qu'on ne pouvait pas. — Voilà qui est absurde, intriguez, essayez, priez, ruinez-vous, mais faites ! Et, que diable, voyez les jolis personnages que l'on reçoit et examinez-vous ensuite !
On me dit alors qu'à Nice on avait des ennemis implacables, diable sait pourquoi... C'est vrai. Et ces ennemis sont de la facture de Mme Tutcheff. Vous comprenez que, si un nouveau visage russe se présentait, on irait en demander des nouvelles aux Russes qu'on connaît déjà. Qui ? la Boutowski, la Skariatine, la Tutcheff. On m'assurait qu'à Rome j'irais dans le monde. Encore faut-il avoir une lettre d'introduction auprès de l'ambassade, sans laquelle on ne peut être présenté au Quirinal, partout. A Rome il n'y a qu'un monde, on va dans celui-là ou on ne va nulle part.
Je me suis épuisée à expliquer tout cela et à expliquer que je ne venais pas faire des scènes mais demander conseil, appui. On me disait que j'étais irritée. - Je le crois bien ! Si je parlais de mes vieilles pantoufles violettes je serais calme, mais ici il s'agit de ma mort ou de ma vie. Je vous en préviens, vous le voyez-bien d'ailleurs. Je ne fais pas la modeste, il n'y a pas à m'opposer des exemples, je ne nie pas que je me sais volontaire, gâtée. Telle que je suis, je veux commander. Vous obéissez fort bien. Pourquoi donc m'agacer ? J'étais trop jeune il y a deux ans mais je vous suppliais à genoux d'aller dans le monde, vous ! C'était mon caprice et puisque cela vous était facile à faire, pourquoi ne l'avez-vous pas fait ? Pourquoi m'avez-vous tourmentée ? Je ne laissais pas le temps de faire les observations, je les prévenais, je les connaissais, j'y répondais.
— Non, non, je ne demande rien d'extraordinaire, vous le voyez bien. C'est vous qui vous imaginez qu'avec un genre de vie et, par conséquent, avec une réputation pareille et une robe blanche on peut tout. Je me montre de deux à quatre heures à la promenade, de huit à douze heures au théâtre, un roi tombe amoureux et vient m'offrir au bout de sa canne sa couronne et son cœur. Attendez !... Vous avez cru que quatre ou cinq jeunes gens étaient la gloire suprême. Mais chaque jolie femme a cela, fût-elle reine, actrice, portière ou poissarde, quand elle est jolie ! Vous attendez un prince charmant, c'est bon. Il s'en trouve, s'en doute, il est charmé, il demande qui je suis et on lui répond : personne, comme le cyclope d'Ulysse. Et il s'en va. Et ce sera toujours comme cela. Me demanderez-vous demain ce que je veux ? Me crierez-vous encore que je ne sais pas ce que je veux ? Je vous répondrai : Je veux aller dans le monde. Et la poitrine fatiguée, les joues en feu et les yeux brillants, je montai chez moi suivie de ma tante qui s'effrayait, me rassurait, s'inquiétait et pleurait de chagrin et de rage de me voir en cet état et ne pouvoir me calmer.
Mourir ? Et pourquoi pas ? Que me reste-t-il à subir encore, j'ai subi le mépris de la société, cette infâme et constante humiliation qui extermine tout, joie, bonté de cœur, pureté d'âme, confiance. J'ai subi aussi la plus grande humiliation que peut subir une femme. J'ai été demandée en mariage, j'ai consenti, on m'a abandonnée. Maintenant je suis en train de pourrir comme ce malheureux Audiffret. Ils semblent ne pas remarquer l'incident Antonelli. Outre l'aventure elle-même, il y a que j'aurais pu aimer cet homme. Heureusement je suis exempte de ce malheur. Je ne souffre pas d'amour mais je n'en souffre pas moins. De honte, oui, de honte. Pourquoi donc vivre ?
Dieu est grand, Dieu est bon, Dieu est juste. Je me réfugie dans Dieu. Dieu, qui devrait être le premier refuge de l'homme, en est le dernier. Car l'homme dans sa folle vanité pense pouvoir s'en dispenser et n'y a recours qu'à la dernière extrémité, quand il a perdu tout espoir dans les hommes. Mais n'ai-je pas toujours prié, ai-je sollicité les hommes ? Jamais, depuis que j'ai compris ce que c'était que Dieu, je n'ai prié que Lui. A Bade, il y a cinq ans, j'avais envie d'un jeu de croquet, je l'ai demandé à Dieu et ma tante me l'a donné, si j'osais je dirais : Dieu me l'a donné. Oui il y a Dieu, il n'y a que Dieu. Mais je suis usée. Moi qui voulais vivre sept existences à la fois, je n'en vis pas un quart. Je suis enchaînée. Dieu aura pitié de moi mais je me sens faible, mais il me semble que je vais mourir.
C'est comme je l'ai dit. Ou je vais avoir tout ce que Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors c'est que je serai digne de l'avoir. Ou je mourrai. Car Dieu ne pouvant sans injustice tant accorder à une indigne, n'aura pas la cruauté de faire vivre une malheureuse à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition de ce qu'elle comprend. Dieu ne m'a point faite telle que je suis sans dessein, il ne peut m'avoir donné la faculté de tout voir pour me tourmenter en ne me donnant rien. Cette supposition ne s'accorde pas avec la nature de Dieu, qui est un Etre de bonté et de miséricorde. J'aurai ou je mourrai. C'est comme je l'ai dit. Qu'Il fasse comme II sait. Je L'aime, j'y crois, je Le bénis et je Le supplie de me pardonner ce que je fais mal. Il m'a donné cette compréhension pour la satisfaire si je m'en-montre digne. Je ne suis pas digne : Il me fera mourir. C'est donc ma faute, il fallait mériter. Mon Dieu, ne prenez pas ces paroles pour une fausse humilité, d'ailleurs vous voyez les fonds des cœurs.
[//]: # ( 2025-07-19T19:58:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 4506-4590. Major breakdown day: Poor food/service complaints. Mother's tears when Marie jokes about horses taking her to cemetery. POWERFUL FAMILY CONFRONTATION: Hour-long speech justifying her need for social life, using brilliant metaphors of basic necessities vs luxuries. Identifies family's three enemies at Nice. Culminates in complete despair about marriage humiliation with Pietro and life purpose. PROFOUND THEOLOGICAL REFLECTION: Marie's covenant with God - she'll either get everything or die, because God wouldn't give understanding without fulfillment. )