Deník Marie Bashkirtseff

En passant par la rue petite Saint-Étienne, au tournant je vois Antonelli en voiture avec M. de Ballore. Il ne me regardait même pas. Ne pouvant y tenir et malgré mon pied malade, je m'élançai du landau et, comme leur voiture était arrêtée, je marchai vers eux en appelant : Le comte Antonelli ! Il vint vers nous... et je me suis réveillée.
Voilà le premier jour très chaud.
Restée seule avec maman je la priai de venir en Russie, elle me répondit qu'elle avait peur du jugement du procès. Je lui dis assez longuement et surtout clairement que c'était bien peu de choses en comparaison de ce que je souffrais tous les jours. Alors elle prit son éternel parti, d'abord me disant qu'elle détestait mon père, ensuite que je pouvais aller vivre où je voulais. Voilà de bonnes paroles de mère, voilà des consolations. Elle-même est furieuse de ma fureur et au lieu de tâcher d'arranger l'avenir et de me parler doucement elle me dit les choses les plus blessantes.
Je m'assis dans un coin et pleurai. C'est tous les jours comme ça.
Je ne vois pas pourquoi de pareils désespoirs, dit madame ma mère, pour les choses qu'on aura écrites à Antonelli ! Ces prêtres pensaient sans doute que tu étais millionnaire et on leur a dit que non, et...
Je ne répondis rien, je méprisais trop cette manière de s'excuser à mes yeux.
Je n'ai pas pu peindre, j'ai lu à haute voix Vingt ans après à Dina. Car, l'ayant lu deux fois, je ne puis le lire encore seule et je veux une personne fraîche, car je m'intéresserai de son intérêt.
Moi, Collignon et Dina, sommes restées jusqu'à dix heures du soir sur ma terrasse, par un clair de lune splendide, reflété dans la mer toute unie. L'année passée nous hurlions avec les Sapogenikoff, cette année je discute sur l'amitié et sur les rapports qu'on doit avoir avec ses semblables avec Collignon.
J'ai fait ma profession de foi. C'est venu à propos des Sapogenikoff qui n'ont pas encore écrit. On sait l'admiration de Collignon pour eux. D'ailleurs elle a besoin d'adorer quelqu'un, elle, la femme la plus romanesque et la plus sentimentale du monde.
Elle me prouvait l'amitié et le bonheur d'avoir confiance. Moi le contraire. Pensez donc comme je serais malheureuse si j'avais voué aux Sapogenikoff une grande amitié.
— On ne regrette jamais un bienfait, une gentillesse, dit-elle.
— Un bienfait jamais, mais une gentillesse une amabilité, un élan parti du cœur, on le regrette quand on est payé d'ingratitude. Oh ! c'est un bien grand chagrin pour une personne de cœur que de savoir que la sympathie qu'on a éprouvée, l'amitié qu'on a eue pour quelqu'un, est perdue.
— Oh ! non, Marie, je ne suis pas de votre avis.
— Mais non, écoutez-moi, Mademoiselle, voilà par exemple moi, qui me tue à vous expliquer une chose, qui m'épuise en raisonnements et quand j'ai parlé, persuadé, assuré pendant une heure je m'aperçois que vous êtes sourde !
— Ça, sans doute...
— Je ne vous accuse pas ; je n'accuse personne de rien parce que je ne m'attends à rien de la part de personne et c'est le contraire de l'ingratitude qui m'eût étonnée. Je vous assure qu'il vaut mieux regarder la vie et les hommes comme moi, ne leur accorder aucune place dans son cœur et s'en servir comme de degrés d'escalier pour monter.
— Marie, Marie...
— Que voulez-vous, vous êtes faite autrement que moi, tenez je suis sûre que vous parlerez ou avez déjà parlé de moi assez désavantageusement avec les Sapogenikoff et d'autres, je suis sûre de cela comme si je l'avais entendu de mes propres oreilles et pourtant vous voyez je suis avec vous comme j'étais avant et comme je serai toujours.
— C'est les lectures des philosophes qui vous donnent de si mauvaises idées. Vous vous défiez de tout le monde !
— Je ne me défie pas, seulement je ne me fie à personne, il y a une grande différence.
— Non, écoutez, Marie, vous n'avez d'amitié pour personne.
— Mais pensez ce qui serait si j'en avais. Supposons qu'au lieu d'avoir pris Marie et Olga pour ce qu'elles étaient, pour de bonnes filles qui riaient avec moi, ne se fichant pas mal de moi, comme je ne me fichais pas d'elles [sic], supposons que je me lie avec Olga d'une tendre amitié. Je lui écris de Rome, elle me répond trois mots au bout de trois semaines, je lui écris encore et cette fois elle ne me répond pas du tout. Que dites-vous de cela. Et ce n'est pas le premier exemple.
— Mais comment pouvez-vous demander à vos amis si vous ne leur donnez rien !
— Nous ne nous comprenons pas, je leur donne toutes les amabilités possibles, je suis prête à faire pour eux tout ce qu'il est dans mon pouvoir de faire, qu'on me demande n'importe quoi et je le ferai avec plaisir, mais je ne donne pas à mes amis mon cœur car, croyez-moi, il est bien vexant de le donner pour rien.
— On ne peut jamais être vexé quand on a bien fait, quand on a fait son devoir.
— L'amitié n'est pas un devoir, vous ne faites ni bien ni mal en donnant votre amitié. L'amitié comme votre amitié n'est pas susceptible car elle n'est chez vous qu'un besoin perpétuel mais lorsqu'elle vient du fond du cœur il est bien chagrinant de se voir payé par de l'ingratitude.
— Si quelqu'un est ingrat tant pis pour lui !
— Voilà qui prouve ce que je viens de dire, tant pis pour lui !
— Voilà qui est égoïste.
— Avant je croyais que j'aimais tout le monde, mais je vois que cet amour universel n'est qu'une universelle indifférence. Et à cause de cette indifférence j'ai la plus grande bienveillance envers mes semblables. Je les vois mauvais ce qui me rend indulgente au suprême degré. Avez-vous lu Epictète ? Je trouve qu'en ce qui concerne l'amitié il faut être stoïcien. Vous recevez un choc et vous ne pouvez pas vous empêcher de faire un mouvement de surprise, de peur ; cela ne dépend pas de vous, mais il dépend de vous d'acquiescer ou non à ce premier sentiment. On ne peut s'empêcher de ressentir certaines sympathies, certaines préférences, mais on peut s'empêcher d'acquiescer.
— Ces lectures mènent à l'athéisme, vous finirez par ne plus croire en rien.
— Oh ! non, si vous saviez ma pensée vous ne le diriez pas.
— Tous les philosophes sont mauvais à lire.
— Non pas, quand on a l'esprit solide.
Je m'étendis ensuite sur sa conduite basse avec les Sapogenikoff, j'ai dit basse.
— Mais tenez, dis-je, tout bien pesé il n'y a qu'une chose qui vaille dans ce monde (je parle des choses du sentiment) c'est l'amour...
— Oui.
— Il n'y a pas au monde de plus grand plaisir que d'aimer et d'être aimée.
— C'est vrai.
— Et encore, n'approfondissons pas, par grâce ! N'en prenons que le plaisir qu'on nous donne et... celui que nous donnons. L'amour est une chose divine par elle-même, chose non, sentiment je veux bien. Tant qu'il dure il rend l'homme parfait envers l'objet aimé, dévouement, tendresse, passion, constance, sincérité, tout y est. Approfondissons donc l'amour mais jamais l'homme, l'homme peut se comparer à une grotte, on y trouve ou l'humidité et la saleté au fond, ou bien une sortie, c'est-à-dire que le fond n'existe pas du tout. Tout cela ne m'empêche pas d'aimer mes semblables.
— On ne peut jouir de rien si on est indifférent à tout, si...
— Attendez, attendez, je ne suis pas indifférente, seulement je n'accorde aux personnes que leur valeur.
...Et comme on allait effleurer des intérêts particuliers je changeai de conversation et chantai le refrain d'une chanson qui n'est pas encore faite, refrain très à la mode parmi nous depuis quatre jours.
— « Mais quand à la sortie — « Galu se multiplie — « Il n'y a que, il n'y a que, il n'y a — « Que Galula ! sur l'air du Festin del Verno
Maman a pleuré aujourd'hui, ma tante a une figure toute bouleversée. Elles ont parlé de moi et de mes tourments.
Je maigris, je pâlis, je m'affaiblis.
Dieu, ne trouveront-elles pas moyen de me calmer !
Je revenais chez moi les bras pendants, les yeux fixés devant moi, le sourcil froncé, j'étouffais malgré le ciel bleu, la fontaine jaillissante, les néfliers couverts de fruits, l'air si pur, j'avançais sans m'en apercevoir. Pourquoi ne pas supposer que je l'aime ? Tout lâche et tout indigne qu'il est.
Ma mère ne comprend pas cela, d'ailleurs n'ai-je pas habitué tous les miens à me regarder comme une créature incapable d'aimer ?
Admirez mes belles théories de coquetterie, mes rigueurs, quand je vous dis que s'il entrait en ce moment je n'articulerais pas un reproche, je me jetterais dans ses bras et je serais très heureuse, si heureuse qu'à l'heure qu'il est je verse les larmes les plus grosses parce qu'il n'est pas ici, parce qu'il ne viendra pas..
Oh ! A quoi donc sert l'amour ! A quoi sert !....
Et rien à faire ! Et impossible de se plaindre ! Se plaindre de quoi ?
Il me trompait.... toujours ? Non, jamais ! Mais alors, au nom du ciel, expliquez-moi quel est cet amour, quel est cet homme !
Et moi je l'ai cru et moi je lui ai dit que je l'aimais, et j'ai jeté à ses pieds ma première pudeur et je lui ai donné mes lèvres ! ! !
Je ne sais pas si c'est que je suis malade ou que je souffre mais je pleure de toutes mes larmes.
Puisque je t'aime, duc de Hamilton, pourquoi ton ombre n'a-t-elle pas le pouvoir de me rendre insensible et de m'ôter toute autre pensée que celle de l'amour pour toi !
Mais le duc de Hamilton n'est qu'une ombre et voilà pourquoi il n'a pas ce pouvoir.
O folle, folle, folle !
J'ai cru un homme, j'ai un instant oublié que les hommes doivent être traités comme des bêtes agréables mais dangereuses ! J'ai ouvert mon cœur, j'ai été faible, j'ai voulu l'être par tendresse, par pitié...
Oh ! Miséricorde divine ! Pourquoi cet affront vient-il me tomber sur la tête ! N'avais-je pas assez de mon autre malheur !
Tout doit être écrasé en moi, l'amour-propre, l'orgueil et l'amour.
Que faire, que me reste-t-il ? Dieu. Oui, Dieu, je ne peux pas me faire religieuse ; Dieu auquel je crois et qui ne veut pas me regarder. Dieu, mais Dieu doit... non je ne sais comment dire.
Dieu, Dieu, Dieu...
O Seigneur Jésus ayez pitié de moi. Voilà quatre ou cinq jours que mes yeux ne sèchent plus. Il est tard et je ne peux pas dormir, oh ! je suis malheureuse, oh ! je souffre.
Grand Dieu, pitié ! [//]: # ( 2025-07-19T19:20:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 3662-3826. Opens with vivid dream of encountering Pietro in Nice. Heated argument with mother about Russia, family dysfunction. Sophisticated philosophical discussion with Collignon about friendship, human nature, and Stoicism. Marie admits despite her theories about men being untrustworthy, she would embrace Pietro if he returned. Physical deterioration from stress. )