Deník Marie Bashkirtseff

[En travers: Et la preuve que cet Antonelli était un rien du tout pour moi, c'est sitôt que je parle de lui je m'exprime si bêtement et ça a l'air forcé et stupide !
C'est que mes jérémiades peuvent faire croire que Je l'aimais et c'est ce qui m'enrage.]
- 1 Belmonte
- 2 Pandola
- 3 Odescalchi
- 4 Pizzardi
- 5 Zucchini
- 6 Cesaro
- 7 Antonelli
- 8 Angelini
Les courses ! Les chevaux du comte de Larderei m'intéressent d'avance. Sans avoir aucune idée de ce monsieur je me sens capable de m'en occuper. Je ne l'ai jamais vu mais il m'intéresse.
[Dans la marge: Rappelez-vous ces lignes à propos de Larderei.]
Nous partons à une heure par une chaleur très grande. Paris ne peut se vanter d'étre plus brillant que Naples. Grâce à Altamura nous sommes placées au milieu du bel endroit, près du pesage et de la tribune. Une telle multitude d'équipages attelés de quatre chevaux, à longues guides, avec postillons, piqueurs, en perruque, en grande livrée, ne se peut imaginer ! On se croit transporté dans le bon vieux temps à voir cette parade, ces chevaux empanachés et ces laquais en grande livrée.
Des grandes voitures où l'on est assis sur le toit, attelées de quatre chevaux, il y a une douzaine, et toutes elles sont conduites par des princes et remplies de ducs et de comtes. On dit les Napolitains pauvres, fort bien, je consens à passer pour pauvre et mener un pareil train. Pas d'argent et huit chevaux, et quatre voitures, et des laquais et tous les diables de l'enfer ! Je voudrais apprendre à vivre ainsi avec peu d'argent.
Je commençais déjà à sentir cet engourdissement qui me vient toujours au milieu d'une grande foule pendant l'été, lorsqu'arriva Altamura tout suant, il est de la société des courses et préside au pesage.
Il me demande la permission de nous présenter le baron de Saint-Joseph, je ne sais si j'ai jamais parlé de ce monsieur qui a été à Rome et qui est du Caccia-Club, de la barcaccia et des amis de Torlonia et de Pietro.
On nous sert un charmant déjeuner et des bons vins froids, mais Saint-Joseph n'est pas égoïste, il demande la permission d'amener son cher Clément et l'amène... pas ivre !
J'ai à peine entendu ce que me dit le baron de son ami intime Antonelli, qui est si changé, qui ne se montre plus, que peut-il avoir ? Je répondis que vraiment je n'en savais rien. Je dis que j'ai à peine entendu car j'étais assise sur le siège avec les pieds appuyés près du dos de Dina et du haut de ma hauteur je regardais le champ, les chevaux et le monde. Torlonia en homme pratique grimpe sur la roue et se met à côté de moi. Il doit être en train de se forcer à devenir amoureux de la Mechtchersky, car il parle de poésie, de mélancolie et de fleurs. La chaleur et les mendiants étaient insupportables, dans aucun pays du monde il y en a autant, ils défilent devant vous comme une procession sans fin.
- Ah ! qu'ils sont embêtants ! dis-je enfin, ce n'est pas très joli ce que j'ai dit-là, Monsieur, mais lorsqu'on est bien, bien ennuyé on ne trouve pas un autre mot pour s'exprimer.
- C'est vrai, quand je vous ennuierai beaucoup, beaucoup, vous me direz cela, - dit Torlonia, espérant sans doute que je répondrais par des protestations.
- Bien, dis-je, pour le moment vous ne m'ennuyez pas, mais quand vous m'ennuyerez je vous le dirai.
- Non, écoutez donc, interrompit-il, je ne vous ai pas ennuyé à Rome, n'est-ce pas ?
- Au contraire même.
- Vous comprenez bien dans quel sens je dis ennuyer ?
- Parfaitement !
- Quelles fleurs préférez-vous ? demanda le jeune ivrogne au bout d'un certain temps.
- Les roses.
- Non, les muguets, je connais quelqu'un qui en a porté pendant trois semaines en votre honneur, ajouta-t-il en me donnant un bouquet de muguets, et en offrant de suite des fleurs également à maman et à Dina.
- Je suis éblouie par le soleil et par votre beauté, Mademoiselle.
- Voulez-vous des huîtres ?
- Non merci, j'ai soif.
- Alors buvons !
Et nous avons bu chacun par un verre de vin blanc et par un bocal de champagne puis il but encore du vin blanc et on lui offrait encore du champagne à ma santé.
- Je me porte très bien, dis-je.
- C'est vrai, je pourrais vous porter malheur.
- Vous avez raison, Monsieur, ne buvez pas.
Et je me mis à rire. N'allez pas croire que je prenne au sérieux les paroles de Don Clemente, je les prends pour ce qu'elles sont, soyez tranquilles et puis je sais me conduire avec beaucoup de dignité sans aucune affectation.
Ce Saint-Joseph, nom également célèbre dans l'ancien et le nouveau testament, ce Saint-Joseph, dis-je, me paraît un ami de dix ans et je l'ai accueilli par un sourire et un signe de tête très gentils.
Je faisais peu attention aux courses tant qu'ils étaient là, Altamura, Saint-Joseph et Torlonia. Torlonia se dit tel que je l'ai jugé. Il ne veut ni attendre, ni obéir. D'ailleurs sa barbe seule suffit pour qu'on le devine. Il a de l'esprit, il est un peu fat peut-être, mais qui ne l'est pas à vingt-quatre ans ? Et puis cela lui va bien.
Lorsqu'ils furent partis et que de nouveau nous fûmes restés en famille je m'assis et ne regardai plus rien, d'ailleurs l'engourdissement avait disparu et, pour la première fois de ma vie peut-être, je me suis sentie gaie aux courses.
Mais je m'apprêtais à voir Larderei, dont je m'occupe depuis deux jours. Il devait courir dans la dernière course, gentlemen riders. Pour cette course Altamura vient nous conduire à la tribune. Je vais avec lui et Dina avec Walitsky. Maman reste en voiture.
La belle princesse Muliterno toute de blanc habillée est en flirtation très prononcée avec le prince Odescalchi, qu'on dit son fiancé. C'est si adorable une tribune de pesage ! D'un côté le champ, d'un autre l'enceinte où l'on promène les chevaux, où l'on se prépare.
J'ai tout le temps parié pour Larderei et attendais avec impatience son apparition sur l'arène. Il parut enfin, en satin blanc rayé de vert et culotte noire. Je pris la lorgnette d'Altamura et l'examinai.