Deník Marie Bashkirtseff

Il passera ce jour avec sa famille, après il pourra partir. Voilà comment j'arrange cela dans mon esprit.
Il y a eu messe ce matin dite par un prêtre grec en grec, dans deux très petites chambres du consulat général.
Le grand-duc Constantin Constantinovitch, fils de la grande-duchesse Constantin et frère du grand-duc de Fanny Lear, un garçon de vingt ans assistait à la messe.
C'est Pâques: Dieu, en faveur de ce grand jour, m'a-t-ll entendue ?
Effrayée hier au soir je m'étais couchée nerveuse et ne pus longtemps dormir à cause des portes qui s'ouvraient, des lumières qui se promenaient, des carreaux qui tremblaient. J'ai appelé à haute voix, Walitsky me répondit, mais je ne fus pas très rassurée. Je ne sais pourquoi j'ai peur à Naples.
Je suis assez pâle. Altamura viendra à deux heures pour nous conduire à visiter les résidences royales de Naples. C'est si ennuyeux de visiter, surtout lorsqu'on est triste et fatigué. Je me suis réveillée deux fois cette nuit. C'était peut-être les fantômes de l'autre monde du roman.
Je me sens laide, je ne voudrais pas sortir, mais on ferait des suppositions, on me regarderait de cet air observateur et "je sais bien ce que c'est" que je déteste tant.
Involontairement j'attends l'arrivée de Pietro. Partant ce soir il sera ici demain matin. Mais il y aussi un train qui part de Rome à deux heures de l'après-midi et qui arrive à Naples vers neuf heures et demie.
Non, écoutez, c'est très étrange, et je donnerais beaucoup pour savoir ce que cela veut dire.
S'il est libre il ne peut manquer de venir, mais bigre de bigre ! Je doute de tout et plus que jamais.
Nous avons visité le palais de Capo di Monte. Le parc est quelque chose d'admirable, j'en suis charmée. Altamura conduisait maman, et je marchais seule et Chocolat portait ma queue, c'était d'un charmant effet dans ce paradis de verdure. Altamura et Walitsky ont une victoria et nous un landau. Nous avons pris du lait du roi comme dit Walitsky. J'ai égayé la partie autant que je le pouvais. Naples me déplaît, à Rome les maisons sont noires et sales mais ce sont des palais admirables au point de vue de l'architecture et de l'antiquité; à Naples c'est tout aussi sale avec la différence qu'on ne voit que des maisons de carton, à la française. Bon, voilà tous les Français furieux, qu'ils se calment; je les admire et les aime plus qu'aucune nation mais je dois avouer que leurs palais n'atteindront jamais à la massive, à la splendide, à la gracieuse majesté des palais italiens surtout romains et florentins.
Le palais de Capo di Monte est grand et magnifique, mais assez barbare, si l'on peut s'exprimer ainsi; un peu caserne. Tandis qu'à Rome, voyez ces portiques, ces croisées, ces voûtes, ces sculptures !
Les portes seules sont des admirations !
Je suis habituée à ces splendeurs antiques, à ces temples, à ces colonnes et tout me paraît maigre, et misérable. Ce n'est pas que j'affecte une aveugle admiration pour des murailles craquées et des colonnes sans base, mais c'est beau, grandiose, incroyable. Est-ce ma faute si les modernes ne font que des palais de carton, est-ce ma faute qu'on soit si dégénéré, qu'on méprise la postérité et qu'on se contente de bâtir pour la vie de l'homme seulement ?
A la Chiaia nous avons rencontré les Muliterno, et le jeune Muliterno était sur un balcon avec d'autres jeunes gens.
On a toutes les peines du monde à me décider d'aller au théâtre Mercadante, le seul qui soit ouvert à présent. Je suis paresseuse dans une nouvelle ville et pourtant une soirée théâtrale m'apprivoise plus que tout autre chose.
Altamura et Walitsky ont une loge en face de nous, et Doenhoff est avec nous, on l'avait rencontré à la promenade et on lui a dit de venir.
Nous sommes à gauche, je déteste être à gauche. Les lorgnettes de l'avant-scène gauche m'ennuient. On me lorgne beaucoup, mais ce n'est pas une émeute comme il y en a eu à Rome. Dans l'avant-scène se trouvent plusieurs messieurs très bien puisque le petit Muliterno était avec eux.
Cette représentation me rappelle celle de "La Vestale" à Rome, on a sifflé, hurlé, et pour finir on a lancé un chat sur la scène qui après avoir vainement essayé de sauter sur la tête chauve d'un musicien et dans l'avant-scène de ces messieurs, s'enfuit fou de terreur aux délices du public.
Vers la fin je redevins un peu moi-même, je causai, je ris.
Nous avons laissé Doenhoff à l'hôtel du Louvre et nous rentrons souper chez nous. J'ai bu un grand verre de vin et je suis devenue grise. C'est très drôle. Je me sentais un peu dans le vague, j'ai ouvert dix fois le livre en demandant viendra-t-il à Naples. Dix fois le livre a dit que oui. Jugez, si j'ai été contente.
D'ailleurs j'ai remarqué une belle voiture, deux beaux chevaux et une barbe blonde qui m'a remarquée aussi. De sorte que si on me demandait: Avez-vous pris quelqu'un à Naples ?
comme m'a demandé Pietro à Rome, je pourrais répondre que je suis en train de prendre quelqu'un.
Prendre quelqu'un, dans le vocabulaire de Pietro, veut dire remarquer ou aimer.
Un jour il me demandait je sais plus quoi, et je répondais que je lui dirais ce qu'il voulait savoir:
— Oh ! dit-il, je ne vous croirai pas, vous ne dites que des bougies, (buggia , en italien mensonge ).
— Vous voulez dire chandelles ?
— Oui, chandelles; ah ! non s'écria-t-il, en s'apercevant de son erreur, au bout de deux minutes. Non ce n'est pas cela !
Cela nous a fait rire et pendant deux jours je n'ai fait que répéter: quand on prend quelqu'un à Rome et qu'il n'y a pas de correspondance, on dit toujours des bougies .
J'attends son arrivée demain, je sens que j'ai tort; la déception sera désagréable mais, au moins pour ce soir, j'aurai une pensée chrétienne et un esprit calme. Je suis encore ivre, et je finis de m'abrutir par des cigarettes.
Fi ! quelle saleté ! direz-vous. Je vous assure que cela ne paraît pas chez moi.