Deník Marie Bashkirtseff

Facciotti est venu et j'ai pris ma premiere lecon de chant. J'ai fait mentalement un signe de croix et j'ai commence en tremblant.
Facciotti s'attendait a une petite voix de demoiselle riche, il fut tout etonne d'entendre une grande et forte et ronde voix.
J'ai donc commence a etudier le chant, a cultiver ma voix, un de mes moyens pour devenir celebre. Car il n'y a rien au monde comme les triomphes palpitants; quand par une note, par [Mots noircis: une sorte] d'inspiration, on souleve l'enthousiasme de cette masse, quand on est applaudi, acclame, couvert de fleurs, et qu'on sent qu'on doit ce triomphe a soi-meme, qu'on domine tout ce monde, [Mots noircis: quand il vous] ecoute haletant et charme, on doit se sentir plus qu'une femme, ce triomphe la et cette puissance ne peuvent se comparer qu'a ceux des empereurs.
Apres la lecon je me suis occupee a me faire un peignoir, puis, nous sommes sorties, j'ai visite le temple de Vesta, il battistero di Costantino avec ces merveilleuses mosaiques du 5eme siecle, ces colonnes de porphyre prises au palais des Cesars; puis la fontaine Paulien, sur une hauteur de laque on domine tout Rome puis le temple de la Paix, et le Colisee encore, puis un tas de ruines differentes.
Decidement j'ai pris gout aux colonnes craquees, plus que gout car, apres toutes ces visites, je fus tant enthousiasmee, tant emerveillee et je voudrais passer ma vie a admirer ces restes glorieux qui nous prouvent combien nous sommes tombes bas ! On retrouve des fragments de colonnes, de corniches, de murs, et on en orne les jardins, comme des pierres precieuses, [Mots noircis: mais si nous] regardons comme une magnificence un vil morceau de maison, que dirions-nous donc si on nous montrait Rome au temps de sa grandeur !
Quand je pense que cet imbecile de Caracalla, cet affreux porteur de vetement gaulois, quand je pense qu'il avait dans ses thermes des portes en bronze d'une beaute rare, je fremis d'envie. Pour me rappeler le son de ses portes, je ferai suspendre chez moi une machine en bronze et je tapera/ dessus.
Nous allons ensuite au Pincio et il commence a pleuvoir. Alors nous rentrons et Botkine et son cousin viennent nous voir. Botkine me donne l'adresse d'un sculpteur, le premier d'Italie. Je vais me faire sculpter, je me placerai dans une niche dans ma chambre et je m'adorerai.
Quand ces Russses partent je me remets a faire mon peignoir et a dire un tas de choses, a m'elever au rang de deesse puis a descendre juqu'a me dire un petit paquet de linge sale.
Je suis toute contente de debiter une quantite d'extravagances et de faire rire maman et Dina.
Je recois une lettre de Ricardo, ce charmant ami me donne toutes les nouvelles de Nice. Prodgers a fait une soiree et tout le monde est alle chez elle. "Audiffret et Suetonius se disputaient les regards de la maitresse de maison et a deux heures du matin chacun s'est en alle tout heureux et tout content d'avoir ete chez Mme Prodgers.
Il parait que, devant bon nombre de personnes chez le consul, on a parle de nous et le consul et sa femme n'ont dit que du bien, "J'etais, heureux dit Barnola, de voir qu'ils sont bien vos amis quoique vous ne vous frequentiez plus aussi souvent".
Voila qui me surprend, enfin je suis tres heureuse, tres tranquille et je vais me coucher en disant que mon unique ambition a present c'et de nommer M. Galula, Galula tout court.
Demain c'est notre 1er janvier, bien que je sois entierement detachee du monde russe, je me mets un peigne sous l'oreiller.
J'ai fait un pari de cent francs avec maman, elle soutenait que la Pie rasee viendrait chez nous aussitot notre retour, et je soutenais le contraire. Je voudrais bien perdre.