Lundi, 10 janvier 1876
J'ai passe deux heures a pleurer le soir, je ne sais si je saurais raconter convenablement.
Nous etions chez Monseigneur de Falloux mais depuis vingt jours il ne quitte pas son lit et n'a pas pu nous recevoir. Nous avons attendu cinq minutes dans un magnifique salon du Palais Ruspoli, tout plein d'antiquites et d'objets d'art. Et Monseigneur a prie de laisser notre adresse et a promis de nous venir voir aussitot retabli.
De la nous sommes allees chercher la comtesse Antonelli, mais elle a quitte Rome depuis dix jours.
Et enfin nous allons au Vatican. Je n'ai jamais vu les grands de pres et je n'ai jamais su comment il fallait les aborder neanmoins mon instinct me disait que nous ne faisions pas comme il fallait.
Pensez-donc le cardinal Antonelli, le pape de fait sinon de nom, le ressort qui faisait mouvoir toute la machine papale et qui la soutient encore a present !
Nous arrivons avec une sublime confiance sous la colonnade droite, j'ecarte non sans peine la foule de guides qui nous entourent, et, au bas de l'escalier, je m'adresse au premier soldat venu et lui demande Son Eminence, ce soldat me renvoie au chef qui me donne un autre soldat assez drolement mis qui nous fait monter quatre enormes escaliers de marbre de differentes couleurs, et nous arrivons enfin dans une cour carree qui, a cause de l'inattendu, m'impose beaucoup.
Je ne supposais pas une pareille cour dans l'interieur d'un palais quelqu'il soit, bien que je sache d'apres les descriptions ce que c'est que le Vatican.
En voyant cette immensite je ne voudrais pas qu'on detruise les papes, ils sont deja grands pour avoir fait une belle grandeur, et dignes d'etre honores pour avoir employe leur vie, leur puissance et leur or a laisser a la posterite ce colosse abracadabrant qu'on nomme le Vatican.
Dans cette cour nous trouvons des soldats ordinaires et un officier, et deux gardes vetus comme des valets de cartes. Je demande encore Son Eminence, l'officier me prie poliment de donner mon nom, je l'ecris, on l'emporte et nous attendons. J'attends tout en admirant notre absurde escapade.
— Nous ne sommes meme pas en toilettes, observe Dina.
— Bah ! dis-je, ce mechant pretre n'y fera pas attention.
— Tu crois, eh bien non, il doit etre comme Galula.
Voyez-vous Galula a cote d'Antonelli ?
[Mots noircis: L'homme accourt]
L'officier me dit que l'heure est bien mal choisie, que le cardinal est a table et fort probablement il ne pourra recevoir personne. En effet l'homme revient et nous dit que Son Eminence vient de se retirer dans son appartement et ne peut pas recevoir se sentant un peu indisposee, mais que si nous voulons avoir la complaisance de laisser la lettre en bas et de revenir demain matin Elle nous recevra probablement.
Je laisse la lettre a un Suisse, assis dans une espece de loge, qui voyant une couronne de comtesse sur l'envelope me fait un grand salut, et nous partons tout en riant de notre petite visite au cardinal Antonelli.
Apres cela nous allons chez trois ou quatre professeurs. Quels escaliers ! Quelles chambres ! Quelle odeur ! Dieu de Dieu ! Je demandais le signor tel et tel tout en reculant d'effroi devant les affreuses creatures a qui il fallait parler.
Il pleut, il fait sale, descendre dix fois, je suis decouragee, ennuyee; je regrette Nice et le maestro Bregozzo.
Nous sommes ici comme dans une foret !
J'ai dix-sept ans ! Tout le monde a un endroit, une villa ou il est chez lui, nous seuls nous n'avons rien ! Etudier, c'est bien, etudions, mais il faut aussi aller dans le monde. Je me meurs de rester enfermee, de voir tous les plaisirs, tous les amusements, toutes les grandeurs passer a cote de moi !
Ah ! si on pouvait se faire une idee de mon tourment !
Maman a parle de Nice, et j'ai appris du nouveau. L'autre jour quand Barnola a demande si c'est vrai que je me marie, il a raconte a maman qu'il y a eu une conversation chez Francia, j'etais le sujet de cette conversation. On a dit que j'etais une coquette effroyable, si jeune et si experimentee. Ricardo, tout en me louant a ma mere, a dit que j'avais beaucoup d'ennemis.
— Oh ! dit maman, pas elle, nous peut-etre, mais elle !
— Non Madame, pas vous, mais elle et des ennemis personnels, les Boutowsky. Et on a dit a la prefete toutes sortes de choses de Mlle Marie.
Je tombe des nues ! Ma parole d'honneur ! Les Boutowsky que je ne connais pas, auxquelles je n'ai jamais parle ! Les Francia, la prefete ! Tous ces gens qui me dechirent qui me calomnient ! Tous ces gens qui ne me connaissent pas !
Quand je les voyais passer en voiture il me semblait qu'ils m'ignoraient entierement.
Ils s'occupent de moi et en mal ! Se souvient-on du pauvre Abramovitch qui est mort il y a trois ans ? Lui aussi a assiste a un dechirement de ma personne chez le consul, et "J'ai pris votre defense" a-t-il dit. J'avais treize ans et demi !
Il y a quatre ans j'avais douze ans et demi et Patton venait deja dire a maman que j'allais a la Promenade pour montrer mon petit pied. Bon Dieu ! Est-ce ma faute si je suis bien faite ou si j'ai un petit pied.
Oh ! je me souviens a present des regards de toutes ces femmes, les Bueno, d'Auzac, Decrais, Francia ! Et moi qui me disait de chacune d'elle:
— Elle me regarde avec de bons yeux, je lui plais peut-etre, je l'aime !
Mais que leur ai-je fait !
D'un cote c'est consolant, si j'etais laide on ne me remarquerait pas. Oui, voila, je suis jolie et elegante, les autres femmes n'aiment pas cela, mais ce ne serait rien si je faisais partie de leur bande vipereuse [sic], mais je suis a part, de cote, c'est bien facile de m'ecraser, de me calomnier. Je suis en dehors de tout, une position atroce, ni demoiselle du monde, ni paysanne, ni fille publique.
Et tous ces gens-la ont des relations partout, et mon nom ecorche passe de bouche en bouche, et on me fait une abominable popularite I Avant d'avoir vu ce monde que je demande a grands cris, avant de l'avoir. Une creature isolee, rejetee, unprotected; qui ose etre jolie, qui ose etre la plus elegante, qui ose etre toujours mise comme personne tout en restant simple ! Crachons-lui dessus, c'est ca ! Mon Dieu je ne les blame pas, j'en ferais sans doute autant a leur place.
Seulement je ne puis m'empecher de me desesperer sur mon affreux sort ! Tout le monde sort ! Tout le monde contre moi, avant de savoir ce que je suis ! ou si j'ai un petit pied.
Tout le monde parle mal de moi ! Tout m'est hostile ! Pourquoi ?
Est-ce parce que je voulais aimer tout le monde ?
Et on s'occupe, on parle beaucoup de moi, je suis un personnage, on me calomnie !
C'est pour cela qu'ils me regardaient tous a Nice !
Et moi qui pensais etre regardee en bien ! Ils ne me regardaient que pour me salir, me calomnier infamement ! Moi qui ne leur ai jamais rien fait !
Et tous ces gens-la ont des relations partout, et mon nom ecorche passe de bouche en bouche, et on me fait une abominable popularite ! Avant d'avoir vu ce monde que je demande a grands cris, avant de l'avoir connu, j'en suis calomniee vilement.
Comment voulez-vous donc que j'aie de bonnes intentions, comment voulez-vous que je ne sois pas aigrie contre eux, comment voulez-vous que je ne pleure pas toutes mes larmes !
[Raye: Quand] Je meprisais les misanthropes, je disais qu'ils etaient des mechants, des idiots qui voyaient tout en noir. Si le plus sombre d'entre eux a commence a recevoir d'aussi bonne heure que moi, les charmants plaisirs de ses semblables je ne m'etonne plus de rien. Comment ne pas detester les gens que vous voulez aimer et qui sans vous connaitre sans savoir ce que vous etes vous calomnient, vous noircissent, vous tournent le dos !
C'est curieux. Tout le monde contre moi, non plus contre nous mais contre moi !
Que faire ? Pleurer, tacher de gagner la faveur de ceux qui me meprisent ? Je ne me sens pas le caractere de Diogene et un supreme dedain de toutes choses n'est pas dans ma nature. Alors s'acharner contre mes idiots persecuteurs, seule contre tous... Non, j'aime mieux me casser la tete !
Et Dieu ? Dieu ne se fiche pas mal d'un grain de sable de plus ou de moins dans son immense sablier ! Ma mort ne lui fera rien puisque ma douleur ne le touche pas, puisqu'il me voit nuit et jour fondre en larmes, puisqu'il voit a chaque instant une ame chretienne se desesperer a se briser, et que cela ne lui fait rien !
Il n'y a personne d'aussi miserable que moi car, dans le sombre du desespoir, je doute de tout.
Que reste-t-il a l'homme qui ne croit en rien !
Mon Dieu, otez-moi ces pensees, faites-moi croire en vous, en votre Fils et en la Vierge Marie ! Mon Dieu prenez-moi en pitie, mon Dieu montrez-vous clement !
Sainte Marie, priez Dieu pour moi ! Jesus, priez Dieu pour moi !
Dieu ! Dieu ! Dieu Ayez pitie de moi, pardonnez-moi !
Je me souviens de mon reve, le voici: J'etais au theatre, dans une baignoire de face, dans la premiere loge a gauche etait Nadinka, la femme d'Alexandre. On me donna tout un paquet de chemises et pantalons neufs et on me dit d'aller les lui porter.. A cote d'elle etait Audiffret, il me salue a peine, je lui tends la main, et lui me tend la sienne, mais sa [main] etait petite, rouge crochue.
Tout a coup je me souviens avoir tordu le cou a Barnola et avoir jete sa tete dans un bassin, mais le trou par lequel l'eau doit s'ecouler est grille, la tete est restee dans le bassin, je supplie de me laisser aller, on me retient, enfin je cours avec Dina qui parvient a faire disparaitre cette tete. Et sur sa porte j'en vois une autre, mais inconnue, aussi detachee du tronc et morte.
Puis je vois la Promenade des Anglais, et la mer est toute couverte de pies noires, je regardais ces pies lorsqu'elles se mirent toutes a battre des ailes:
— Qu'est-ce que c'est ? demandai-je.
— C'est, me repondit-on, qu'elles sont toutes prises dans un immense filet.
Je m'etonnais de ce que les oiseaux ne s'envolaient pas n'etant pris que par en bas. A mesure que l'on tirait le filet les pies se rapprochaient du bord, en battant terriblement des ailes, et l'espace libre laisse par elles se remplissait de petits cygnes blancs dont les cous etaient magnifiquement illumines par le soleil.
J'admirais encore ces nouveaux oiseaux, lorsque tout pres du bord passerent, deux par deux et rapides comme des fleches, des gens habilles de blanc, sur des velocipedes blancs qui tout en etant mis en mouvement par les pieds de ces gens, etaient en outre traines, chacun par deux ravissants petits chevaux blancs qui courraient sur la surface de l'eau.
Voila, pensai-je, je croyais que rien ne pourrait plus me surprendre et voyez !
C'est un reve etrange n'est-ce pas ? Je voudrais un Joseph pour m'expliquer ces pies noires et ces cygnes blancs, et ces chevaux blancs courant sur la mer.