Deník Marie Bashkirtseff

J'ai oublie de dire qu'il y a de cela deux jours Fiouloulou a ete chez nous, M. Barbier aussi. Barbier est un bon vieux monsieur du cercle Massena, qui nous est connu depuis longtemps et qui etait l'ami du comte de Barreme qui est mort l'hiver dernier.
Je suis allee toute seule a l'eglise, et de la chez Nina.
Apres avoir dejeune chez elle, je prends Giro et nous allons a pied chez nous. Il etait deja une heure et demie et nous etions fort regardees. Mais je ne m'en fiche pas mal. Il fait un temps superbe et un monde fou quand nous sortons. La musique venait de faire entendre sa derniere note et tant il y avait de voitures que la notre fut arretee par ce flot de monde, juste devant le jardin public.
De Gonzales pere a pied dans la foule me fait un charmant salut et s'approche, pendant que le Surprenant qui etait avec lui me salue et reste en arriere. Faquin !
Mais la circulation se retablit et nous partons au pas au milieu d'une haie formee par la jeunesse nicoise.
Ils ont tous ote leurs chapeaux et il m'a semble que j'etais "la fille d'un roi qu'on salue au passage".
Nous rencontrons cent fois le Surprenant, qui descendu de sa carriole, m'honore d'un second coup de chapeau. Animal !
Je m'amuse, je ris comme une folle.
Il parait que je n'ai pas change, les comtes de Lesser et Dounin-Barkovsky que j'ai connus a Ostende me reconnaissent, et, en me rencontrant dans une remise ou je vais commander un panier pour demain, me demandent la permission de venir presenter leurs hommages, permission que j'accorde.
Varpahovsky dine chez nous et, tout de suite apres diner, je monte chez moi et nous nous enfermons avec Giro pour rire sans raison aucune, et pour bavarder du Surprenant. Olga dit a chaque instant et par toutes sortes de choses qu'elle est amoureuse folle de lui, et quand je demande:
— Allons, avoue, tu l'aimes ?
— Non, je te jure que non ! me repond-telle.
Pourquoi avons-nous tant ri ? Delectabile tempus ! Avec quel plaisir je m'en souviendrai plus tard.
Tout est convenu pour la plantation de Tu pourriras ! sur la grille. Ce sera le veille de mon depart.
A neuf heures quand la fille s'apprete a partir on me donne une carte: Albert Paul Gautier.
Je m'enveloppe dans ma fourrure, et descends, et trouve l'immense garcon dans l'antichambre.
Les salons ne sont pas eclaires, c'est toute une affaire. Mais je ne me gene pas et continue ma folle gaite devant le Nicois qui prend le the avec nous jusqu'a onze heures.
Alors, comme des conspirateurs, doucement et avec mille precautions, moi et Giro montons en voiture, pendant que ma tante est encore au salon, et allons courir la ville en riant et fumant.
Nous avons decoupe un roi de trefle, nous lui avons attache avec une epingle un grand coeur rouge, perce d'une fleche, sur la poitrine et, l'ayant mis dans une enveloppe sur laquelle Giro ecrit cette adresse:
a Emile d'Audiffret,
Tour Audiffret,
nous jetons cela dans une boite a lettres.
Et il nous semble avoir accompli une oeuvre fort importante.
Ma tante, parce que Audiffret etait avec de Gonzales, me dit qu'il fait la cour a sa fille. Et je suis tres jalouse.
Eh pourquoi ? Puisque je ne m'en occupe plus, puisque je ne l'aime pas ! N'importe, je suis tres jalouse tout de meme. Je ne veux pas qu'on me le prenne !
Et mon bel inconnu, le tout a fait beau. Je sais qui il est ! C'est lord Loftus, l'autre n'etait pas lord Loftus, l'autre avait l'air d'un sac, mais celui-la c'est Loftus ! a present je m'en souviens ! Je m'en souviens a Bade, il etait souvent avec lady Folkner, il avait sept ans alors, il n'etait qu'un enfant. Je me le rappelle parfaitement, oh oui, j'en suis sure, c'est lui...
Je le veux, je veux l'adorer.