Deník Marie Bashkirtseff

L'eau du bassin etait encore gele a douze.
Je cherchais en vain dans la foule mon bel inconnu.
De Gonzales est arrive. Chez Audiffret c'est ouvert, mais on ne le voit pas; il est sans doute occupe a expulser sa belle-mere d'ici.
Ce matin chez maman on a touche a mon tourment.
— Mon Dieu, papa, dit ma mere, pourquoi parlez-vous de cela, c'est la meme chose que tourmenter un endroit blesse avec un fer rouge !
On avait commence par parler de mariage, et j'ai dit que je me marierais tout de suite et avec n'importe qui, pourvu de changer.
— Mais, disait grand-papa, selon son habitude sans ecouter de quoi il s'agit et comme un orgue de barbarie remonte lentement, mais chaque mere doit tacher de marier sa fille au plus tard.
— Mais ce n'est pas cela, grand-papa ! dis-je.
— Chaque mere, continua-t-il, doit...
— Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit !
— Tacher de marier sa fille au plus tard, car...
— Mais, de grace, comprenez-donc que ce n'est pas la question.
— Car, reprit-il sans faire la moindre attention, car figurez-vous, toi par exemple un petit oiseau et tu seras entouree d'enfants.
— Par charite ! criais-je hors de moi.
— Papa, dit ma mere, ce n'est pas pour cela, c'est pour changer de genre de vie.
— Comment ?
— Oui, pour vivre comme tout le monde, reprit-elle.
— Mais cela depend de vous.
— Oh ! non, dis-je lentement, je ne crois pas, si cela dependait d'elles, elles ne me feraient pas si horriblement souffrir.
Je donne cela comme un petit echantillon de nos conversations de tous les jours.
Agreable, hein ?
Il y a trois inconnus, celui qui a salue, un autre que j'ai vu le lendemain et qui est seulement pas mal, et le beau.
Ce soir nous allons a l'Opera. Je m'amuserai assez, mais en rentrant je pleurerai. Voila ce que disent les cartes. Voyons si ce sera vrai. On vient d'annoncer le diner.
— Pourquoi n'allez-vous pas a la matinee dansante du Cercle ? me demanda Collignon.
— Parce que je ne veux pas qu'on decrive ma poitrine et mon derriere, comme on a decrit la poitrine et le derriere de la Robenson.
En effet on a compare la Pointue Americaine a la Venus de Milo. Pauvre Venus de Milo ! absurde journaliste !
Oh les cartes ! Meritent-elles d'etre jetees au feu ! Loin de pleurer, j'ai passe une soiree charmante. On donnait "La Cenerentola", je m'attendais a une salle vide ou a peu pres, c'est ce qui arriva en effet. Par une fantaisie bizarre, je me suis habillee en bleu. Une grande robe de soie bleu tres clair, toute unie, avec une grosse ruche dans le bas de la jupe, dont la traine est carree. Un corsage collant, manches collantes et jusqu'au coude seulement, le devant ouvert d'une facon toute particuliere, ni rond, ni carre, ni ovale, je ne sais comment. Mais le tout etait ravissant et moi-meme je suis fort jolie.
Pepino me regarde de derriere une colonne.
— Voila le fils ! dit ma tante.
— Voila Emile, dit Dina.
Je vois une redingote grise dans le n 1, rougis et me mets a lorgner une pauvre innocente qui ne me faisait rien.
A peine ma rougeur est-elle passee que Pepino entre, mon coeur battait encore lorsque je lui dis bonsoir.
Ce gentil Nicois est tres drole, il amuse beaucoup, nous flirtons ensemble pendant tout le temps, puis arrive Ricardo, Pepino veut fuir, mais je le retiens gentillement. Et au commencement du dernier acte apres s'etre demene considerablement, M. Emile d'Audiffret nous fait l'honneur d'entrer dans notre loge.
Je ne m'attendais pas a cette faveur de l'illustre faquin, mais je ne l'en recus pas moins avec une admirable simplicite.
Pepino s'est sauve de suite, mais j'avais assez montre qu'il me faisait la cour et il pouvait partir en paix.
— Je devais ce soir me presenter chez vous, Madame, dit-il, mais j'ai pense que laisser une carte a neuf heures du soir, etait absurde, et je suis venu au theatre pour voir si vous n'y etiez pas, et je vous trouve en effet au theatre. Non, mais vraiment, ce n'est pas pour dire, je dis vrai.
- Je vous crois, Monsieur, vous etes sincere, dis-je.
Mais revenons au Surprenant, la visite duquel est un contentement pour Ricardo, le pauvre homme aura une nouvelle a raconter, peu de chose, mais quelque chose.
Bibi est toujours joli, et sa levre hypocrite me plait toujours. Il a dans la figure quelque chose qui plait. Fait-il cet effet a tout le monde ou a moi seule ?
Il arrive de Florence. Il ment, il a ete a Rome chercher un tenor.
Le mechant Pepino a dit une foule de mechancetes fort amusantes sur la direction de l'Opera.
Ricardo s'en va pour "laisser a Audiffret le champ libre".
Audiffret n'avait pas besoin de cela, il cause tres gentiment avec nous, mais pas du tout comme avant, il semble presente d'hier seulement, tandis que les premiers jours de notre connaissance il semblait un ami de dix ans.
J'aime mieux le ton comme il faut d'a present.