Deník Marie Bashkirtseff

Robenson est arrivée à Nice ! voilà ce que j'entends en me réveillant.
— Nous étions à la musique, écrit maman, et nous avons vu Audiffret qui a salué très bas, puis nous avons rencontré Mlle Robenson, seulement je n'ai pas vu s'ils se sont salués ou parlés.
C'est comme un coup de foudre. Aussitôt au lieu de me lever je m'installe dans mon lit et commence des lamentations moitié sérieuse, moitié pour rire.
— Je suis fichue, fichue, fichue ! disais-je, puis: Oh ! la sale fille, elle est toute pointue, maigre, vilaine. Non, dites si c'est possible de préférer une Américaine pointue comme elle à une femme comme moi ! Et chaque fois que je parlais sérieusement ma tante s'alarmait, et chaque fois que je riais elle riait.
Tout est en révolution chez moi pendant trois heures mais toutes ces flammes s'éteignent dans une entrevue d'affaire avec Duval. Avec orgueil et avec inquiétude je m'assure de plus en plus que je suis la tête forte de la maison. Je crois que cette fois toutes les difficultés sont aplanies, si on ne gâte pas l'affaire quand je n'y serai plus.
Chez Laferrière, nouveau coup de foudre. Mlle Bueno ! J'en eus pendant une minute la respiration coupée.
- Qu'avez-vous à être si triste, M. Audiffret, disait Marie chez Antonoff, égayez-vous, Mlle Robenson viendra, Mlle Bueno viendra !
Eh oui, les voilà toutes qui viennent.
- Mais pourquoi me consolez-vous, disait l'homme, j'ai connu ces personnes, mais que me font-elles ?
Mlle Robenson viendra, Mlle Bueno viendra, Mlle Bashkirtseff viendra, Mon Dieu, oui, elles viennent toutes, ces demoiselles et avec des plans de conquête tout dressés, pas moi cependant, je suis fichue, moi !
- Savez-vous ce qu'il y a dans tout cela de plus vexant ? demandai-je à ma tante. Eh bien, c'est que cet homme traîne tous les autres après soi, de sorte que où il va, tout le monde va.
Et c'est vrai, heureuse Robenson !
- Enfin Madame, disais-je pour la centième fois aujourd'hui, je suis outrée, il s'est moqué de moi, il aura du bâton !
- Mais il ne s'est pas moqué de vous ! Ecoutez, voilà simplement ce que c'est: il a pensé que vous, une petite fille qui n'avez jamais vu personne, [vous] vous laisseriez prendre, il espérait ou un amour extraordinaire ou quelques baisers, mais quand il a vu qu'on l'avait deviné il s'est retiré, voilà tout.
- Voilà tout ! vous êtes charmante ! Et ça ne s'appelle pas s'être moqué de moi ! Oh ! oh ! oh !
Toute la journée ainsi je pousse des exclamations et dis que c'est indigne, vexant, abominable !
Oh ! mais j'y pense, c'est de Lucie Durand que vient la nouvelle de mon mariage avec le Surprenant, sans doute Lucie l'a dit à Bueno, c'est pour cela qu'elle ne m'a pas même regardée aujourd'hui, elle qui avant me regardait tant. Non, en vérité, tout cela est trop drôle !
Le Surprenant va être déchiré en morceaux comme Orphée.
Je n'en reviens pas encore, moi, une grande demoiselle, moi courtisée par le Don Juan de Nice, moi en face de la Gioia, de la Robenson, etc. etc, j'en ris ma parole d'honneur ! Je me semble toute petite encore.
On parle de moi, on s'occupe de moi, je suis un personnage, c'est surprenant !
Nous allons aller au Gymnase voir Ferréol. Cela va sans doute me donner des idées amoureuses comme "Frou-Frou".
Je brûle de retourner à Nice, et il faut rester encore ici pour Duval. Je donnerais je ne sais quoi pour faire ample connaissance avec la Pointue Américaine, je voudrais qu'elle devînt mon amie, je voudrais partout sortir avec elle, je voudrais enfin qu'elle remplaçât Olga.
Dieu ! que je le voudrais. Les cartes me le promettent. Je les crois de nouveau, car en réalité elles m'ont toujours dit vrai, excepté l'autre soir où je les ai forcées.
Ferréol ne m'a pas donné des idées amoureuses. C'est admirablement joué. Nous n'avons pu avoir qu'une avant-scène sur le théâtre ce qui ne nous permettait pas de voir le public pendant les entractes, mais en revanche nous voyions les actrices et les acteurs, les marquises et les femmes de chambre s'asseoir sur le même canapé, raconter toutes sortes de choses. C'était très intéressant.