Deník Marie Bashkirtseff

— Venez ce soir chez nous, dit maman au Surprenant, la dernière fois que nous l'avons rencontré.
— Je vous remercie beaucoup, Madame, répondit le Surprenant, mais ce soir j'ai une quantité de choses à faire en ville, et un tas de monde à voir pour des affaires, un autre soir avec plaisir.
— Oh ! un autre soir, dit maman, ça ne sera jamais, car après-demain ma sœur et ma fille partent.
— Non ! vrai ! Mais non, vous ne partez pas. Mademoiselle ne part pas, n'est-ce pas que vous ne partez pas, Mademoiselle ?
— Si fait Monsieur, je pars.
— Mais elle revient dans une semaine, interrompit maman.
— Oh ! alors, s'écria le Surprenant, alors partez, partez vite, allez-vous en tout de suite, tout de suite.
Pourquoi a-t-il parlé ainsi ? Fichu chien va !
Ah ! ces Audiffret, ces Audiffret !
Mais tous ! Le fichu fils est une horreur par lui-même, et la fichue fille, sa sœur, qui a si mal parlé de moi: Je vais en parler à Emile, il n'est pas bien de fréquenter des gens sans fortune et sans réputation: ils ne peuvent pas rentrer en Russie,- voilà ce qu'elle dit. O fille abominable. Quand on a une mère qui fait des enfants qui ont des nez comme Emile et qui clignent des yeux, on ne parle pas si haut.
Non, mais voyez-vous cet éternel procès qui me poursuit ! Mon Dieu, vous seul savez à quel point ces calomnies me chagrinent et m'offensent.
Mais bah ! Non ce n'est pas cela que je voulais dire. Je suis en verve communicative ce soir, je bavarde avec ma tante, je me plains de Marie Audiffret, elle me répond que Marie Audiffret est une fille de la rue, une ordure. Je lui soutiens qu'elle mérite tous les châtiments pour avoir, sans me connaître et se basant sur des caquetages abominables, formé une opinion mauvaise de moi, et surtout pour avoir médit indignement de moi.
Je saisis une feuille de papier et écris:
Vieux chien fichu !
Ta fille n'aime plus Gnom,
Elle est amoureuse du suisse du théâtre Italien, qui est fort beau, et j'envoie cela à Nice à Dina qu ira le faire partir comme venant de Nice.
J'avais envie de hurler ce matin, mais je me suis arrêtée ce serait trop comme les chiens. Je soupire et je ris.
C'est amusant.
- Dieu, dis-je hier à ma tante, vous croyez donc que je puis être amoureuse ! Ce que je veux moi, c'est la richesse. Si mon cœur bat, c'est lorsque je vois des voitures superbes et des chevaux magnifiques, si je suis émue c'est d'envie d'avoir tout cela.
Non, madame, si même j'aimais quelqu'un, le luxe que je vois ici me guérirait bien vite. Vous me connaissez pas ou vous faites semblant de ne pas me connaître.
Jamais je n'ai dit plus vrai, et ma tante fut convaincue, et se mit à me consoler, à calculer, à tâcher d'avoir encore de l'argent pour satisfaire mes besoins.
J'adore quand on a de la bonne volonté.
Mais écoutez, elle a fait une fameuse déviation, la ligne de chemin de fer qui me conduit vers le duc de Hamilton. J'en parle parce que, hier, il s'est tout à coup présenté à mon esprit si beau et si incomparable que j'en suis encore toute saisie.
Oh ! mais je n'ai pas honte, l'homme vaut une déviation en vérité, c'est un adorable garçon, un seule chose me fâche c'est qu'il ne veuille pas de moi.
C'est outrageant.
Sa sœur, sa fichue sœur, cette fille qui court après un ténor d'opéra. Cette fille affreuse !
C'est elle qui a fait qu'il ne vient plus ! Bon, voilà que je divague. Ce que je dis là est absurde, oui, car s'il aimait quelle sœur ou quel diable l'empêcherait de venir ?
Tout de même, je lui en veux mortellement à cette Niçoise.
J'ai passé ma journée entre Laferrière et Worth. C'est plein d'intérêt, car les chiffons forment un art, un talent, une science ! Les chiffons à ce degré de perfection, c'est un... un... un sucre. Que c'est embêtant la vie, quand on n'a pas trois cent mille francs de rente au moins.
Je me fais une douzaine de robes, quelques chapeaux, manteaux et halte-là ! C'est absurde ! On ne devrait pas être gêné par ces choses-là. 0 l'argent, l'argent ! Il m'en faut. Je prendrai n'importe quel mari pourvu qu'il m'en donne.
— Et c'est à seize ans qu'elle a de pareilles idées ! s'écrie ma tante.
— Oui, Madame, non pas à seize ans mais depuis treize ans, depuis toujours.
L'amour se trouve partout et pour rien, ce n'est donc pas lui qui m'inquiète.
— Vous êtes folle, me dit ma tante.
— C'est aussi mon avis, mais que faire ?
— Si vous ne dormez pas dix nuits la richesse n'en viendra pas davantage, me dit-elle encore, allons couchez-vous !
— Ah ! c'est navrant ! Cette Marie Audiffret, et cet argent ! Madame il faut me marier !
— Avec Emile ?
— Non pas, il ne me convient pas. Oh ! dans quelques jours j'aurai dix-sept ans ! Une autre se réjouirait, moi j'en pleure ! C'est abominable de vieillir, je croyais que j'aurai toujours seize ans !
Dieu, je ne sais plus ce que je dis. Mon roman se continue, il sera gentil.
Je vais me coucher.
Que c'est embêtant la vie, quand on n'a pas trois cent mille francs de rente, au moins !
[Rayé: Je pourrai bien dire à Audiffret comme (la suite illisible)]
Je m'abrutis à Paris, je ne m'habille plus, mais le moyen de s'habiller en allant aux magasins, en voiture il est vrai.
J'ai écrit un tas de bêtises ce soir, mes idées sont très embrouillées, et le roman surtout, vais-je faire aimer ? la... non, c'est inutile d'en parler ici, on ne comprendrait rien, je m'en occuperai demain matin.
Je viens d'envoyer à Dina pour qu'elle les expédie encore deux lettres, la première:
Malheureux ! Tu pourriras et ne seras jamais couronné rosière !
et la seconde:
Vieux fou fourbu ! Ton fichu fils pourrira et ne sera jamais couronné rosière.