Deník Marie Bashkirtseff

Je voudrais tant que mon oncle arrive.
J'ai des craintes absurdes. Je crains que mon Niçois ne parte. Alors tous ces gens me regarderont comme une abandonnée.
Je serais furieuse !
On se voit à la musique, Saëtone demande, au nom de tous ses compagnons, la permission de venir ce soir chez nous.
Girofla ne quitte pas la voiture. Et voilà que son père passe seul avec son grand air. Où diable a-t-il pris ce grand air ? Ce vieillard comme il faut, se soigne, se teint les cheveux et on assure même qu'il a des aventures jusqu'à présent. Après la séparation c'est pour la première fois qu'il paraît en public. Le père et le fils se saluent très amicalement et ce dernier rougit jusqu'aux oreilles.
— Voilà votre père.
— Oui, ceci c'est mon papa, il s'en va là-haut seul avec son grand chapeau.
Le père ayant vu son cher garçon se retourna immédiatement à me regarder et je fis la même chose, et comme je disais je ne sais plus quoi et souriais, le vieillard si comme il faut, eut la moitié de mon sourire et j'ai rougi.
— Comme vous avez rougi, Monsieur.
— Et vous, vous aussi vous avez rougi, Mademoiselle. Le fait est que tous deux nous étions rouges.
[Une ligne cancellée: Alors je mis à rire]
Tout à fait de la même façon à Bade, pendant que nous jouions au croquet devant les bains Stéphanie, le père de Gonzalès passa et son fils était près de moi et a rougi, et je lui ai dit.- Voilà votre père. Je ne sais pourquoi l'autre scène d'il y a presque cinq ans, vient se mettre dans mon esprit à côté de celle d'aujourd'hui.
J'avais onze ans, Rémy en avait quatorze. Je suis bien changée depuis.
C'est tout de même singulier de voir des choses se répéter ainsi. Je rentre et ris tout le temps sans rien dire à ma tante.
Hier nous avons parlé avec elle de Girofla. Je lui ai tout raconté. Qu'on dise du mal de moi après cela. Je lui ai surtout dit qu'il ne fallait croire à rien de sérieux, en un mot je lui ai dit tout ce que je pense de cette affaire.
J'ai même lu quelques lignes de mon journal. Comme cela je suis garantie de ce côté, et ma tante est préparée à tout. Je lui ai dit qu'il peut très bien me planter là après m'avoir fait cette espèce de déclaration. Je vais jusqu'à tout supposer pour n'être pas surprise et n'être pas, surtout, regardée comme une délaissée. J'ai dit qu'il a fait la cour à tout le monde, que c'est mon tour et voilà tout.
Mais ma tante, tout en étant du même avis que moi, prétend qu'il n'a fait à personne la cour comme à moi.
Selon moi, il ne me fait aucune espèce de cour, peut-être m'aime-t-il, mais quand à me faire la cour, il n'en est rien.
[En travers: Maman et ma tante avaient plus d'amour-propre que moi et quand je prévoyais un échec je les y préparais doucement.] Souvent même je me demande s'il sait la faire.
A neuf heures nous attendions Girofla, Fiouloulou et Saëtone mais quelle est ma surprise de voir entrer Chevalier et Désiré suivis de Saëtone et du grand Audiffret !
Les Sapogenikoff sont à Monte-Carlo. Nous sommes seules, ou plutôt je suis seule car ma tante ne compte pas, elle ne se dérange pas et ne fait aucun frais d'imagination pour son monde.
D'ailleurs ça ne va pas mal du tout. Après le thé on joue aux petits jeux. Godard s'apprivoise peu à peu et il n'est pas aussi bète qu'il en a l'air. Saëtone rit tant que nous avons peur pour ses jours. A chaque personne qui était sur la sellette on disait quelque chose de ma fossette, Chevalier avait commencé et Saëtone composait pour chacun une phrase sur la susdite fossette avec des variations.
A raconter ce n'est rien mais c'était très drôle. Entre autres on a dit à Godard qu'il était sur la sellette parce qu'il piquerait des têtes tout habillé dans la mer pour la susdite fossette.
D Audiffret ramassait les mots et à chaque fois il fallait me pencher et lui parler à l'oreille. Ça a dû lui être agréable. A moi ça ne faisait rien du tout.
Ils restent jusqu'à une heure. Ma tante me reproche en riant d'avoir échangé des regards amoureux avec l'homme. Il est vrai que j'ai échangé des regards, mais de mon côté rien d'amoureux et, chaque fois que nous yeux se rencontraient je faisais semblant de chercher quelque mot pour le jeu et disais à demi voix tout en le regardant: - Qu'est-ce que je pourrais bien dire ici ? C'est difficile - et ainsi de suite.
Je m'arrange de façon à lui dire adieu en dernier pour conserver l'impression de la secousse.
J'aime mieux les bals champêtres que les soirées chez nous. Là on est libre, on peut se perdre et se retrouver. Ici pas moyen de rien écouter de particulier, toujours une conversation générale.
Hier j'ai trouvé une très jolie manière de regarder et qui va très bien à ma nouvelle coiffure.
C'est d'appuyer les mains sur la table et le menton sur les mains et puis lever les yeux sur la personne qu'on veut. Cela donne un air adorable, surtout quand on a le front couvert de petits cheveux légers et doucement poudrés pour leur donner de la legereté, et quand il n'y en a pas trop. Et puis aussi il n'est pas mal d'avoir pour cela ma figure.
J'ai regardé ainsi Audiffer qui était en face de moi, nous étions tous autour d'une table et j'étais sur un fauteuil bas. Il me regardait et je le lui rendais en partie.
La façon dont il le faisait me contentait. Sans beaucoup d'expérience je crois savoir m'y reconnaître.