Deník Marie Bashkirtseff

A la musique avec les Sapogenikoff en deux landaus. Audiffret pâle et en chapeau de paille reste près de nous et il pleut, ma tante par pitié lui donne son parapluie.
Il dit qu il allait partir de nouveau mais puisque nous sommes encore là il restera tant que nous resterons, et un tas d'autres bêtises.
Saëtone s'en va le premier et avant la pluie, de sorte que Girofla seul est invité pour ce soir chez nous.
Je suis en la casaque de ma mère, c'est quelque chose de surprenant que la blancheur de mon cou et de ma poitrine, la lumière jaunit un peu mais le jour on distingue à peine la peau de la dentelle. Ce n'est pas moi qui le dit c'est Marie, c'est Olga, les femmes enfin.
Nina et Walitsky jouent à quatre mains, je flotte.
Quelques minutes après la venue du Niçois les demoiselles s'en vont crier et rire dans l'antichambe verte avec Smirnoff. Je reste au salon et Audiffret daigne approcher sa chaise de mon fauteuil, mais on parle sans rien dire.
Il vante ma casaque, dont je raconte l'histoire, et dit qu'elle me va très bien, que c'est très joli, qu'il faut faire mon portrait, le buste seulement. On va prendre le thé, on parle de mon voyage en Russie, Audiffret dit comme toujours que je n'irai pas:
— Nous resterons à Nice.
— Nous ne partirons pas, tout cela avec un petit air familier mais pas impertinent.
Je lui dis qu'il a un mauvais œil et une mauvaise langue, qu'il est un jettatore.
Après il propose d'aller faire tourner les tables.
Nous passons au salon, la jeunesse seulement, les vieilles gens restent à table.
Nous rions et faisons des bêtises. Je suis horriblement choquée des manières des Sapogeniloff et de Dina qui ne reste pas en arrière. J'ai une peur atroce d'être confondue avec ces filles aux bras remuants, aux jambes écartées, aux bouches hurlantes.
Je ne suis plus jalouse d'Olga, je m'amuse au contraire à la voir l'appeler Emile et lui l'appeler Olga, tout court. Ils sont drôles.
Cette fille sert de paratonnerre, Girofla voulait absolument me toucher le doigt pour faire passer le fluide et tourner, la table. On a fini par la faire tourner et sauter avec les pieds.
Puis on fait, ou pour dire plus justement, moi et Girofla faisons des bouts rimés.
Il me donne Nice, bonjour, factice, amour, Nice et j'écris: Quand on s'en va de Nice Et qu'on lui dit bonjour Ce n'est pas joie factice, Elle n'inspire pas d'amour.
- Voilà les miens, dit le beau Niçois, c'est un peu sérieux mais
— Ce ne fait rien donnez, - et il lit.
Quand l'an dernier je vous ai vue à Nice, Je désirais vous souhaiter le bonjour, Mais je n'ai pas eu ce bonheur factice Et j'ai dû cacher mon malheureux amour.
[Trois lignes cancellées]
— Oui, c'est un peu sérieux, dis-je mais ce ne fait rien, ça va.
Marie et Dina ont voulu voir toute une déclaration dans ces vers, je n'y vois que du hasard. Une autre penserait une multitude de choses, moi je ne pense rien, et je demeure tranquille sans rien supposer.
Nous écrivons encore une quantité de bêtises. C'était à mourir de rire lorsque Girofla écrivit et déclama avec gestes ces vers à Giroflé:
Olga est venue à la tour et elle s'est fourrée dans le four
A attendre son Emile pour lui dire bonjour;
Il lui dit: Vous êtes là toujours
Pour me parler de votre amour !
Je comprends pas ce mauvais calembour !
Je réponds pour elle:
La tour n'est qu'une baraque
Qui à chaque orage^1^ craque
Il faut être un douraque
Pour habiter cette patraque
Chanter pauvre Jaques
Comme un vieux cosaque.
Les rimes sont données par lui.
Pour finir je lui donne douze rimes, des mots impossibles pour qu'il nous fasse des compliments. Jugez si, avec ces mots, c'était facile, possible.
Ces demoiselles par leur grâce
Et le sourire de leurs jolies faces Réjouissent ma pauvre carcasse Si bien que mon cœur se casse Et je m'en vais sur ma paillasse , Olga me fracasse
Elle est douce comme la mélasse
Marie pas du tout bécasse
Loin d'elle la tristesse chasse etc. etc.
Je ne redirai pas toutes ces bêtises, pendant la lecture chaque vers était interrompu par des éclats de rire.
A une heure seulement il s'en va.
Je suis ennuyée d'être avec ces filles qui crient tant, je suis abasourdie, honteuse de leurs manières.
Heureusement l'homme comprend la différence et se conduit en conséquence.
Tiens ! je rime.