Deník Marie Bashkirtseff

Trifon par ordre de monsieur mon grand-père a tué Mops. Ce malheureux chien a été donné à Ambroise pour être soigné, qui le tenait attaché et la pauvre bête a rompu la corde et est accourue ici chez moi et on l'a tuée sans miséricorde. Dites, gens de bien, si votre cœur n'est pas révolté et si vous n'êtes pas indignés !
Une pareille action n'a pas besoin de commentaires.
Et moi qui avais les meilleures dispositions envers ce vieillard affreux.
C'est une si indigne et atroce et cruelle et vilaine action que je ne peux pas dire tout ce que j'en pense. Je la raconte et qu'on la juge.
Nina et Smirnoff viennent, je leur raconte cette atrocité. Ils sont surpris et affligés.
A la musique nos messieurs nous viennent parler et me demandent comment je vais.
Mal, très mal, et je raconte mon chagrin. Girofla me fait rire un peu, mais je suis abrutie et furieuse car il n'y a pas moyen de me venger. Il me propose de rosser Trifon, offre de venir lui-même remplacer mon chien pourvu que je le soigne et caresse comme lui et me promet d'envoyer demain un petit chat. Mais tout cela ne me console pas, je ne puis me venger.
Je suis dans des frightful spirits.
J'ai déclaré au misérable vieillard, en le nommant comme il le mérite que je ne viendrai plus au pavillon, que je ne lui parlerai plus, que je ne le connais plus.
Je veux dîner au London House. Je le dis, mais Girofla est engagé avec Saëtone et Danis. Comme si ça pouvait l'empêcher de dîner avec nous. C'est un misérable, tout le monde est contre moi. Affreuse journée.
Quand j'ai appelé Trifon pour le gronder il m'a répondu d'un air insolent que je ne pouvais rien contre lui.
C'est vrai, il est à Monsieur mon grand-père. Oh ! mais j'embrasserais sur les deux joues celui qui me bétonnerait ce vilain !
Tant qu'il y a possibilité de vengeance il n'y a pas de colère qui ne fait plaisir. Mais être comme moi c'est le comble de la fureur I
Il y a de quoi avoir la jaunisse. Je n'ai pas crié, je n'ai pas rougi mais je me suis fâchée pâle. C'est terrible, c'est une impertinence sans nom, un affront assassinant ! Mon Dieu !
Je dîne sans prononcer une parole, sous les orangers et les palmiers du London House et rentre abattue et misérable. Ventre Saint-Gris !
Deux minutes après avoir appris l'assassinat indigne puisque c est I assassinat d'une pauvre créature sans défense, qui m aimait et qu on a tuée comme elle accourait chez moi, deux minutes après avoir appris cette chose atroce et cruelle, j'écris à maman:
- On fait ici des choses affreuses. Votre père a fait tuer Mops.
Je suis malheureusement trop bonne pour tuer Renard mais si on m'exaspère je le ferai. Je suis furieuse et je vous jure que je ne ris pas.
Et voilà, j'envoie ceci tel que, sans signature.
Je suis abattue et à plaindre et, en racontant cette atrocité à Girofla, j'ai presque pleuré.
Cependant il y a place pour une autre pensée.
Hier, en regardant le portrait de la princesse Marguerite, il a dit:
— Elle est bien gentille cette princesse.
— Oui, dis-je, elle est plus jolie que son portrait.
— C'est égal, elle est bien jolie, elle a un petit air qui...
C'était dit avec conviction. Je lui reconnais en effet ce petit air penché noble et charmant.
Je suis jalouse de sa beauté.
Reine et belle !
Je comprends le dévouement des hommes pour des reines comme elle. Elle ne manque pas de partisans. Ce n'est pas que je veuille dire rien de méchant. Non, mais le respect de la beauté joint au respect religieux et respectable que tout homme de bien doit avoir, et a pour la royauté, produit un senti-mentalisme. Moi-même j'ai ce respect et je regarde les rois comme des personnes sacrées et choisies par Dieu.
Dites, est-ce qu'on n'est pas attendri, inspiré et divinisé par ce beau sentiment.
Qu'inspire la république ? de la férocité, de l'arrogance, la république est produite par l'égoïsme et l'avidité de la canaille.
La monarchie par des sentiments élevés, nobles, grands et qui éclairent et adoucissent l'âme dans laquelle ils pénètrent.
Pour mon compte je me sens saisie d'un saint effroi. Les rois ne sont-ils pas les représentants de Dieu sur la terre ? Je m'incline devant eux. Il y en a de bons et de mauvais, les plus mauvais sont meilleurs que la meilleure des républiques.
La république c'est l'avilissement et la chute de tout ce qui est délicat et élevé.
Rien ne se perd dans ce monde. Depuis que je ne fais aucun cas de Galula je fais plus de cas de Saetone. Si l'on cesse d'aimer l'un on reporte immédiatement cette affection sur un autre objet sans le savoir.
Et quand on n'aime personne on se trompe, on aime toujours. Si ce n'est pas un homme c'est un chien' ou un meuble, avec la même force seulement sous une autre forme.
Quand on n'aime qu'une seule personne on aime bien plus que quand on en aime plusieurs. Ça se comprend car alors la part d'affection qui est donnée à l'homme est divisée. Quand on aime bien un homme on n'aime plus personne et rien. Si on aime, si peu que ce soit, une autre personne on entame le grand amour. Et je sais que,si j'aimais, j'aimerais uniquement. Tout le monde disparaîtrait.
Si j'aimais, je voudrais être aimée comme j'aimerais. Je ne souffrirais rien, pas même un mot dit pour un autre.
Un pareil amour est introuvable. Aussi n'aimerai-je jamais. Car personne ne m'aimera comme je sais aimer.
H[is[ G[race] t[he] D[uke] o[f] Hamilton]