Deník Marie Bashkirtseff

Je me réveille à douze heures moins le quart, vers deux heures déjeune avec toute le monde, à trois heures suis prête (robe Archiduc, chapeau Watteau, bottines jaunes, bien) et pas du tout fatiguée, fraîche et rose. Maman sort avec moi, Walitsky et Dina en voiture demi fermée. Nous allons chez Nina, maman descend; les Sapogenikoff aussi ont une table, je mange et bois chez eux.
Le prêtre avait raison de demander si j'étais gourmande. Je le suis In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti. Amen.
Maman joue avec l'adorable petit singe de Nina et je raconte ma confession avec quelques embellissements, on rit et je ris et je suis contente.
Ma tante et Collignon arrivent une demi-heure après nous et racontent ou non, c'est Collignon qui raconte qu'on a arrosé Audiffer, que ma tante l'a arrosé. Ceci naturellement nous fait pâmer. Mais il n'en est rien, [Rayé: comme j'ai] c'est ma tante qui a inventé, elle veut l'arroser, dit-elle:
— Et pourquoi ?
Il paraît que Collignon est allée au jardin et s'est mise sous la tente de maman qui est sur la terrasse. Audiffer passe lentement en voiture, regarde, tousse, puis descend, s'assied sur le banc en face de la villa, s'époussette les pantalons, les bottes et regarde encore et tousse et fait mille singeries. Ce sont là les propres paroles de Collignon et c'est une femme qui n'invente, n'exagère et n'embellit jamais et que je crois comme moi-même.
— Ah ! mais il fallait le voir filer quand il m'a vue ! dit-elle pour finir.
Ma tante a l'air très mécontente.
— Mais pourquoi était-il là ? demandai-je.
— Mais nous allions vous le demander à vous, dit Collignon en riant. Nous avons cru que vous lui aviez donné rendez-vous.
— Bêtise !
C'est qu'il avait tout à fait l'air de cela, c'était vraiment ridicule. Il n'est qu'un farceur.
Il paraît aussi que tous les jours il passe à la même heure, je ne sais plus qui l'a dit, tout le monde je crois, Dina, ma tante, Collignon, maman, tous enfin.
Et Collignon dit qu'il s'est sauvé comme un daim effarouché en la voyant.
Oh s'il était venu vraiment pour...
Non, ce serait trop drôle.
A cinq heures et demie, après avoir bien ri, bien crié, bien bavardé de Girotta, je vais avec Collignon, Dina et Olga à la Promenade où nous rencontrons deux fois le héros, l'imbécile.
Comme je rentrais plus tard avec ma tante, maman et Walitsky, ma tante avec des airs très sévères dit que cet homme vient avec de très mauvaises intentions. Maman assure qu'il vient avec les plus innocentes intentions du monde et peut-être par hasard même.
Cela se peut, mais il se peut aussi qu'il vienne pour faire croire que je lui donne des rendez-vous, si jamais je l'attrape, étant seule au jardin, à rôder comme on dit qu'il a rôdé aujourd'hui je le fais arroser de la tête aux pieds par le jardinier.
Ma tante a aussi manifesté cette intention. Pauvre animal je voudrais le voir tout ruisselant d'eau et d'autres choses, car ma tante ne veut pas se borner à l'eau. J'en ris et me fâche aussi. Cet homme n'est qu'un paysan, un imbécile, un fat.