Deník Marie Bashkirtseff

(Même habillement que hier). Je sors pour fort peu de temps. Nous voyons Ange qui paraît vraiment m'aimer. Merci à elle.
Le soir nous allons à l'opéra, la deuxième représentation depuis l'ouverture, nous sommes abonnés à la lettre B, donc ce soir est notre jour.
Coiffure basse, les cheveux sur la nuque un peu comme la princesse Souvoroff sur la photographie que nous avons d'elle, robe blanche de mousseline Worth.
Quand je me suis habillée, je regardai avec orgueil mon cou blanc, ma poitrine haute et blanche, ma taille admirable et ma fraîche figure avec ses sourcils foncés. Je me regardais et ne pus retenir un sourire de satisfaction complète mais à l'instant même surgit une certaine inquiétude, je ne sais pourquoi il me semble que les autres ne remarquent pas toutes ces belles choses, ce n'est sans doute qu'une idée et s'il y a réellement autant de bien dans ma personne ce soir que je crois, tout le monde le verra. Toutes les fois que je me vois bien, je voudrais être vue de tous et suis disposée à être bonne et douce. Si j'étais reine, dans mes moments de bien, je ferais force grâces.
Mlle Pelikan, Zoé, je la nommerai par son nom c'est plus court, Zoé, dis-je est invitée de venir avec nous. Nous l'allons prendre, Ange me fait descendre pour nous voir toutes.
Notre loge est la première du premier rang à droite, nous voyons très bien l'orchestre et tout le théâtre excepté les quelques loges en dessus.
Le théâtre s'emplit peu à peu, et au deuxième acte paraissent: Audiffret, Galula, Saëtone. Le marquis de Constantin, un des petits noirs de Nice, est là depuis le commencement.
A la vue de toutes ces beautés je m'animai un peu, j'avais déjà commencé à m'engourdir, mes yeux devenaient somnolents et ma pose aussi, mais grâce à toutes ces misères je m'animai.
Hélène, Lise et Aggie avec leur père sont dans une loge du deuxième, en robes de tarlatane blanche mal faites mais un peu comme les anciens tableaux. Elles sont jolies.
[Dans la marge: Le deuxième ou bel étage est tout aussi bon que le premier.] Tout à coup disparut Audiffret, mais en levant la tête je l'aperçus dans sa loge au deuxième juste en face nous, rêvant, c'est-à-dire, posant, la tête, tantôt inversée, tantôt baissée, tantôt de côté. On dirait qu'il veut se faire étudier, comme ces bosses classiques dans toutes les poses, en face, en trois quarts, en raccourci, etc. etc.
Je dois dire qu'en raccourci le monsieur est laid. Il nous a passablement regardées.
Nous étions trois sur le devant, moi, Dina et Zoé, en noir et très élégantes. Tout à coup ma tante dit: - Et voilà Merjeewsky.
— Où ?
— Voilà ici, en face.
En effet je l'aperçus encore en costume de voyage ce malheureux est accouru ayant appris que nous sommes à l'opéra. Ma tante lui fit signe de venir, il fit signe qu'il n'osait pas dans ce costume, alors je lui fis signe à mon tour que cela ne faisant rien et il vint.
Je l'accueillis froidement ne me tournant que rarement seulement quand il s'adressait particulièrement à moi et jamais entièrement, on parla presque tout le temps de Doria, de ce Doria, qu'on avait oublié. Ma tante a dit au comte que Doria nous suivait partout et qu'il allait arriver à Nice, je l'approuvais du regard... Ensuite je laissai tomber quelques mots sur Audiffret de façon à lui faire croire que je m'occupe de quelqu'un.
— Mademoiselle Marie, dit-il, vous voyez j'ai tenu ma parole, je suis venu à Nice pour quinze jours, je n'y devais pas du tout venir, j'y suis pour vous voir.
— C'est que la marquise a changé d'avis, sans doute.
Comme il voulait s'en aller disant que sa mère est seule,
— Eh mon Dieu ! qu'avez-vous à craindre pour votre mère, il n'y a pas de loups à Nice.
Il est resté.
On donne "i Lombardi", la salle est arrangée à neuf, les décors sont jolis, le chœur et les costumes aussi. La prima donna est une très belle femme, voix fraîche et sympathique. En général l'opéra de cette année n'est pas à comparer avec celui des années précédentes, et l'on peut y aller avec plaisir.
Gambart est venu dans notre loge, et parla comme un fou.
Le spectacle fini je m'enveloppai dans mon grand manteau de cygne et nous sortîmes.
Pour fâcher maman et ma tante j'ai parlé d'Audiffret en l'élevant assez haut et en méprisant le détestable colimaçon.