Journal de Marie Bashkirtseff

Nous étions trois sur le devant, moi, Dina et Zoé, en noir et très élégantes. Tout à coup ma tante dit: - Et voilà Merjeewsky. — Où ? — Voilà ici, en face. En effet je l'aperçus encore en costume de voyage ce malheureux est accouru ayant appris que nous sommes à l'opéra. Ma tante lui fit signe de venir, il fit signe qu'il n'osait pas dans ce costume, alors je lui fis signe à mon tour que cela ne faisant rien et il vint. Je l'accueillis froidement ne me tournant que rarement seulement quand il s'adressait particulièrement à moi et jamais entièrement, on parla presque tout le temps de Doria, de ce Doria, qu'on avait oublié. Ma tante a dit au comte que Doria nous suivait partout et qu'il allait arriver à Nice, je l'approuvais du regard... Ensuite je laissai tomber quelques mots sur Audiffret de façon à lui faire croire que je m'occupe de quelqu'un. — Mademoiselle Marie, dit-il, vous voyez j'ai tenu ma parole, je suis venu à Nice pour quinze jours, je n'y devais pas du tout venir, j'y suis pour vous voir. — C'est que la marquise a changé d'avis, sans doute. Comme il voulait s'en aller disant que sa mère est seule, — Eh mon Dieu ! qu'avez-vous à craindre pour votre mère, il n'y a pas de loups à Nice. Il est resté. On donne "i Lombardi", la salle est arrangée à neuf, les décors sont jolis, le chœur et les costumes aussi. La prima donna est une très belle femme, voix fraîche et sympathique. En général l'opéra de cette année n'est pas à comparer avec celui des années précédentes, et l'on peut y aller avec plaisir. Gambart est venu dans notre loge, et parla comme un fou. Le spectacle fini je m'enveloppai dans mon grand manteau de cygne et nous sortîmes. Pour fâcher maman et ma tante j'ai parlé d'Audiffret en l'élevant assez haut et en méprisant le détestable colimaçon.