Mercredi, 4 novembre 1874
Je vais à Monte-Carlo, c'est-à-dire que l'on me prie d'y aller, maman me prie pour que la partie soit complète.
Coiffée à la mode, avec la petite tresse derrière mais j'ai donné à cette coiffure de tout le monde presque, un cachet qui n'appartient qu'à moi et j'en suis fière, fière surtout de ne me coiffer qu'avec mes propres cheveux, sans coussins, ni crêpé, ni autres tricheries. Je suis en blanc comme toujours, et en jaquette noire que Worth m'a envoyée il y a quelque temps de cela.
Nous sommes: maman, ma tante, Dina, moi, Walitsky, Nina, Pâris, Ange, Bihovetz et la Daniloff, dix par conséquent. Cette dernière était de trop, tout en reconnaissant sa bonté je ne puis oublier qu'elle compromet en société et que sans parler de son passé, dans son présent elle ne se conduit pas comme elle devrait se conduire, entretenant ses connaissances cocodes-ques et paraissant avec ces femmes trop souvent pour que l'on oublie.
[Rayé: Elle] Chez le consul, chez nous, chez les Teplakoff et d'autres elle est reçue, mais dans l'intimité, c'est-à-dire quand il n'y a personne, son âge et sa qualité de russe la font tolérer; en outre elle est utile et rend maints services insignifiants.
Mais la pauvre ne peut se détacher de son monde d'auparavant, et cocotte du passé ne quitte pas entièrement les cocottes du présent. Ceci fait qu'elle ne doit pas [Rayé: paraître] nous approcher devant le monde, mais ce qui doit être n'est pas.
Ange s'est logée chez elle (ce que je trouve inconvenant) et elle est avec elle aujourd'hui. Ange, pas parce qu'elle en a l'air, mais parce que son nom est Angel et que je trouve Ange plus court et pouvant s'écrire sans madame. Car Ange a la voix et le caractère plutôt d'un hussard que d'un ange. Depuis que Bihovetz la suit je ne l'aime pas autant, toujours à son bras, parlant de sa maladie, le soignant publiquement, en un mot selon moi ils sont étranges ces soins et tendresses réciproques.
Il y a feu d'artifice à l'occasion de la fête du prince Charles III de Monaco, j'étais assise auprès de maman, Mme Yakovleff vint alors et j'allai avec elle regarder le feu d'artifice par une des fenêtres de la salle, je n'y fis pas grande attention le commencement était piteux, l'illumination cependant était jolie.
Je revins près des tables autour desquelles j'ai passé le reste de la soirée. Maman joua avec moi, nous perdîmes, il me restait deux louis, Walitsky joua pour moi au trente et quarante, je lui disais où il fallait jouer et j'ai gagné trois cents francs. Maintenant je pourrai faire un joli cadeau à Dina et donner à chacun de nos domestiques par cinq francs.
Nous avons dîné à la hâte à l'hôtel de Paris en arrivant.
La préfecture et ses etc. sont ici, ainsi que tout ce qu'il y a à Nice. Je ne voyais pas Audiffret, mais il parut plus tard et joua souvent non loin de nous. Maman le nomme paysan mais elle a cependant dû rendre justice à son teint si frais. Vraiment ce jouvenceau a un teint magnifique, pas de ces pâleurs poétiques, mais il est rouge et frais.
Je parlais, appuyée sur la chaise de M. Romanoff (une relation éloignée et que nous connûmes l'année dernière) à sa femme, très jolie brune mais commune; quand je vis Audiffret tout près, je me suis penchée davantage me sentant rougir. Il n'a pas vu, parce qu'il voulait avoir l'air de ne pas voir et regardait en avant.
Je dois très mal écrire ce soir (jeudi) je ne suis pas du tout disposée, et c'est avec peine que je me force à écrire et ma main n'est pas sûre. (Je me suis couchée hier mercredi à trois heures et suis fatiguée).
Peu de temps avant le départ je m'animai un peu, je n'ai aucun but dans ce Monte-Carlo, il n'y a personne d'intéressant, car vraiment Audiffret peut aller pour en parler et rire quand on me taquine, mais pour moi-même il est d'une insignifiance quasi parfaite. Je serais assez contente malgré cela de savoir que je ne suis pas insignifiante pour lui, car il n'est ni poussiéreux ni rebutant, ni laid.
Maman me disait [Rayé: même] en wagon:
— J'ai vu qu'il vous envoyait des œillades que vous lui rendiez du reste.
Mon Dieu je n'ai pas remarqué cela, et j'ai d'ailleurs pour principe de ne jamais dire ces choses là [Rayé: que quand j] avant d'être assurée.
Nous attendîmes assez longtemps le train de dix heures et étions tous groupés près du treillage qui se trouve entre la gare et les cabinets. Maman causait plus loin avec des connaissances, et j'en étais pour ainsi dire contente car le petit paysan se promenait [Rayé: se promenait] de long en large devant nous toujours regardant en avant, dans un de mes livres précédents j'ai expliqué ces façons de regarder, je crois même à propos du même personnage, et à coup sûr elle serait fâchée contre moi pour cela. Je ne vois pourtant pas de différence entre Merjeewsky et celui-ci. Oh ! si, elle voyait que je détestais l'autre et elle croit que je ne déteste pas celui-ci. Sans doute que si l'on me disait de choisir pour adorateur le comte ou le petit paysan comme maman le nomme, je choisirais le petit paysan. - Audiffret.
Le retour était et surtout l'arrivée très gaie, nous avions faim et nous n'avons trouvé que peu de choses à manger comme il arrive toujours quand on a faim. On a fouillé dans toutes les armoires. Paul et Pâris se firent cuisiniers et ont grillé des champignons trouvés je ne sais où, qu'on a mangé avec du pain doux. Pour ma part j'avais du canard. Mon gain ne me fait aucun plaisir, mais j'aurais été fâchée de perdre car mon plan serait détruit.