Mardi, 3 novembre 1874
Pourquoi diable ne suis-je pas aussi bien le jour que le soir !
Quand je me suis regardée tout à l'heure dans le miroir devant lequel je me coiffe, prends mon thé, lis et écris, j'étais j'ose le dire assez belle. Les oreilles très roses, les joues aussi, la bouche cramoisie et humide, les dents petites blanches et brillantes. Dans mon portrait j'ai menti, j'ai maintenant à force de soins des dents blanches et brillantes comme je viens de le dire. Les yeux brillants plus que jamais, les sourcils aussi se détachaient particulièrement du front plus blanc que de coutume ce soir; les cheveux en désordre mais pas flottants, par ce désordre deux boucles se trouvaient devant et formaient un nœud tout à fait poétique.
Oui, à part le nez qui est très passable en fait, je ne voudrais pas changer ma face de ce soir.
Je crois déjà avoir dit que lorsque je suis satisfaite de ma figure je le suis de tout ou, du moins, j'ai les plus brillantes espérances sur la villa, les arrangements et tout en un mot. En effet il me semble que le monde est à moi quand je suis jolie.
[Rayé: il y a] J'ai vu avec une espèce de satisfaction une double rangée de voitures autour du jardin public. Les habitués beaucoup sont ici et on remarque quelques robes bien faites. Nous rencontrâmes mon spectre une fois en voiture et une fois à pied, je n'ai pas rougi ! Le petit gueux a de nouveau son tube. Peut-être moi aussi je mets souvent des choses qui me défigurent, on ne voit pas soi-même. Il m'a encore fixée, droit dans les yeux, quand il nous voit il semble ne pas vouloir perdre un seul instant et regarde avec une furieuse fixité tant qu'il peut voir, on croirait qu'il veut examiner les personnes jusqu'aux moindres détails.
Mais Dieu me pardonne, je crois que j'en parle assez souvent ! Bah ! si Saëtone regardait comme lui j'en parlerais aussi. Je suis toujours flattée quand on me regarde pas comme ce misérable de Lambertye par exemple !
Il va arriver aussi et j'aurai encore l'affront de supporter ses sourires qu'il m'est impossible de comprendre. Misérable je ferai circuler un acrostiche sur toi, parmi des amis et tu seras ridicule, canaille, car j'y metterai du ridicule et aussi j'écrirai des vers faciles à retenir et à chanter sur un air connu.
Mais hélas ! Personne ne s'occupe assez de toi.
Pendant qu'après dîner Nina, Pâris et les nôtres s'entretenaient de choses diverses, je marchais de long en large, ne les écoutant pas et pensant on ne devinera pas à qui... je parie qu'on dira, à Audiffret mais non tout simplement au duc de Hamilton. Depuis quelque temps il me revient si souvent à l'esprit, j'en ai même rêvé la nuit de ma terreur du soir. Souvent je sortais dans le corridor ou dans l'antichambre pour fermer les yeux appuyant ma tête contre le mur, alors il me semblait qu'il allait venir, qu'il était là... mais j'ouvrais les yeux et ne voyais que la lumière perçante du gaz et l'escalier. Misère des misères ! Je pense à un homme qui ne me connaît pas et qui est marié.
Je ne l'aimais pas tant quand je le voyais, c'est-à-dire il y a un an et neuf mois, mais [Rayé: ces deux ans] pendant ces presque deux années j'y ai tant pensé, toujours... que je l'aime deux fois, trois fois, cent fois plus qu'alors. Je l'ai analysé sans le connaître, je l'ai étudié, je conversais presque avec lui, oh ! mon Dieu, je ne fais rien pour penser à lui, mais il se rappelle à chaque instant à ma mémoire, j'y pense sans le vouloir et quand j'y pense je suis si heureuse. Je n'aurais rien écrit ce soir sans lui, mais je sentais tant que je l'aime, que j'avais besoin de le dire au moins à ce triste journal.
Il y a un an et neuf mois je le vis pour la dernière fois, c'était le 12 février 1873.
[En travers: Affectation pour contrebalancer Audiffret que maman et les autres m'ont fourré dans la tête par leurs taquineries.]
Mais folle ! à l'heure qu'il est il est peut-être père ! Oh non, lui père, quelle saleté, et de quoi je me mêle bon Dieu ?
J'ai exprès fait venir "Le Morning Post", pour y trouver son nom, mais jusqu'aujourd'hui rien encore.
A dîner on a dit Hamilton et toute confuse et rougissante je me suis montrée comme une tuba, exagérant ainsi mon rhume.
Chacun sait et j'eus à subir le détournement des yeux de Dina.