Samedi, 24 octobre 1874
L'hiver approche et mes tourments recommencent. Il m'est pénible d'écrire ceci, je l'avais un instant oublié. Notre vie, notre malheureuse vie ! Mon Dieu permettez-moi de vous supplier comme jadis de m'adresser à vous ! Ce que je vous demandais était trop, vous ne me l'avez pas donné. Mais ce que je demande maintenant est ce que tout le monde a ! C'est de vivre en société ! Je ne demande pas des choses extraordinaires, je ne demande que de vivre comme tout le monde. Ce n'est pas une vie mondaine, une vie de plaisirs, de bals, de réceptions que je demande, c'est une vie comme vivent tant de personnes. Seulement être passablement reçus, connaître les bases de la société d'ici, puisque nous avons une propriété, en un mot vivre convenablement. [Rayé: Je ne sais] On dit qu'il ne faut qu'être riche pour être reçus ! Grâce à Dieu nous avons de quoi, plus que beaucoup d'autres, et cependant ! Qu'avons-nous donc fait ? Un procès d'argent, mais tant de personnes ont des procès d'argent, ce n'est pas un crime ! Les Tutcheff, mes chers parents, mon cher oncle, ma chère tante ont fait tout ce qu'ils ont pu pour nous faire regarder de travers.
Je vais ici écrire notre histoire. Mon grand-père russe du côté paternel et petit-russien du côté maternel est descendant par les femmes de Poloubotok. C'est une chose trop longue pour être placée là et écrite en un soir, en une demi-heure. Je viens de faire un petit cahier à part et où je l'écrirai peu à peu, en me dépêchant je ne ferais rien de convenable.
Mlle Collignon est arrivée. Elle passe l'hiver à Cannes et vient nous voir. Elle veut... elle veut beaucoup de choses. Papa est bouleversé par cette visite, ses anciens sentiments reviennent et je vois d'ici toutes les scènes que nous aurons à la suite de cette apparition subite de la belle aux longs cheveux. Je la trouve très agréable, spirituelle, sympathique, je ne voudrais pas une autre comme institutrice si ce n'était cette malheureuse affaire avec grand-papa. Elle est peut-être l'ornement de chaque maison, mais il y a toujours des mais malheureusement.
Sapogenikoff et Yourkoff sont ici, ils repartent à sept heures. Il y eut entre monsieur et madame une querelle, à cause d'une lettre de sa fille dans laquelle elle dit à sa mère que Yourkoff la trompe et pour tant d'amour est un ingrat. Marie Sapogenikoff déteste Yourkoff parce que celui-ci a chassé de leur maison un certain Cima dont j'ai parlé pendant mon voyage à Genève, elle est amoureuse de Cima; et comme les choses commençaient à aller un peu loin, Yourkoff a justement expulsé cet amoureux de la maison. De là, haine de Marie contre Yourkoff dont elle découvre (ou invente) les infidélités à sa mère, car sa mère ne cache pas l'amitié qu'elle a pour ce monsieur.
Collignon couche chez nous.