Mercredi, 23 septembre 1874
Il pleut, nous allons chez Laferrière mais en vain de nouveau, cette sorcière ne fera rien cette semaine, elle m'énerve et a l'air de ne pas vouloir travailler pour moi. J'ai l'air chez elle d'un misérable solliciteur, j'entre la queue basse et entre les jambes comme un chien étranger ! Je suis lasse de cela ! Et le cœur rempli d'une noble ardeur je m'élance chez Worth. Là je suis bien reçue, très bien, on est honteux de la farce de jadis, on est empressé, Augustine élégante et jolie me fait mille politesses, me montre ce qu'il y a de mieux et je commande deux toilettes, une toute blanche en drap, et l'autre gros bleu, en drap d'amazone, corsage cuirassé, jupe unie avec des filets d'or, tunique et corsage aussi.
Je me sens le cœur et l'âme légers, je suis fixée et mes robes d'hiver sont commandées et elles me plaisent. Ah ! ce n'est pas une petite chose ! Croira-t-on que je ne dormais pas à cause de ces robes ? !
Mais Dieu, merci ! je puis maintenant dormir tranquille.
De là chez Duval, il a fait des dessins pour ma chambre et je suis enchantée. Le lit est une coquille rosée sur deux pattes de lion ailées, les ailes en or, les rideaux qui sont admirables de goût et de grâce sont surmontés de trois coquilles pareilles au lit et au-dessus il y a une aigrette de trois plumes, il ne manque que ich dieu. Ce lit adorable est posé sur une estrade de velours bleu. Toute la pièce est capitonnée et tendue d'une espèce de satin bleu, et au lieu de boutons ce sont des marguerites parce que les rideaux du lit et des fenêtres sont bleus avec des bouquets de ces fleurs, le reste et le plafond tendu en soleil sont en uni. Le bois est laqué blanc, avec des petites peintures légères en bleu et des filets d'or.
Nous passons chez lui deux heures et ne décidons pas encore.
Après nous allons chez Baccarat et là ma tante choisit plusieurs articles dont je ne me mêle pas, les cristaux de tous les jours, la garniture de table etc. Tout cela coûte cher parce qu'on choisit ce qu'il y a de mieux.
Nous dînons chez nous et après allons voir "Mignon", ce ravissant opéra intéressant depuis le commencement jusqu'à la fin, sans lenteurs, sans vides, mais amusant et émouvant comme une comédie.