Deník Marie Bashkirtseff

Maman écrit des lettres qui m'irritent. On m'a abîmé mon pavillon, on a logé une femme de chambre en haut, Trifon dans la chambre sur l'escalier et dans ma salle d'études on dîne ! Mais avec l'aide du ciel, je reviendrai et comme le Christ je chasserai les marchands de la maison du Seigneur !
Par les parlers du diacre qui, pour lui rendre justice, travaille pour moi, et je lui en sais tellement gré que je parlerai pour qu'on lui achète un canapé dont il a grande envie, un intermédiaire vient ce matin et nous dit que Mark a un cheval convenable.
A deux heures nous nous rendons chez Mark, mais on ferrait le cheval, en attendant nous allons au Bon Marché pour les choses nécessaires à la maison et revenons.
C'est une belle bête noire, de race russe, mais venant d'Angleterre, neuf ans: sept mille cinq cents francs mais il a des défauts, ensellé (je ne sais comment on dit cela en français) et trop lourd pour moi.
Je veux un cheval, grand, élancé, doré, vif, de pure race, ou anglo-arabe. Si je trouvais ce que je désire, je donnerais volontiers dix mille francs.
Demain à quatre heures et demie nous le verrons au Bois, monté. Mais comme nous étions aux Champs-Elysées Dina me dit:
- Voici le père Moreno et avec lui Rémy, en effet c'était bien Rémy. Nous tournons, je rougis, lorsque la voiture était arrêtée tout près d'eux je dis:
- Eh bien, M. Rémy Moreno ! Il ne comprit pas d'abord puis nous reconnaissant accourut. Il a embelli mais pas assez grandi, je pensais trouver un jeune homme et je trouve un jeune garçon.
Je suis fâchée, car je suis laide, aujourd'hui de nouveau parce que j'ai mal à la tête. Malgré cela je l'ai regardé dans les yeux, ce n'est qu'un enfant pour moi.
Je voudrais qu'il me fasse la cour quand il viendra à Nice. Et ce serait fort humiliant s'il ne me la faisait pas; lui mon ancien amoureux !
Il est très gentil ce garçon, je l'aime parce qu'il vient de Bade et parce qu'il me rappelle tant de choses et parce que nos plus doux plaisirs sont dans nos souvenirs.
[Rayé: A mon] Je puis me vanter que ce jeune petit ne m'a jamais plu, ses hommages me faisaient plaisir parce qu'il était le plus beau plobster parmi les enfants et que surtout pour cela, sans avoir rien fait [Rayé: pour cela], je l'avais enlevé à Berthe.
On se conduit toujours mieux et c'est beaucoup, beaucoup mieux de rester indifférente, car lorsqu'on est amoureux on commet souvent des folies, et les esprits les plus froids, les plus sages, les plus réservés, une fois atteints d'amour ne sont plus maîtres d'eux-mêmes et sans s'en douter font plus de bêtises que les gens simples.
Au restaurant russe Renard, nous rencontrons Mme Sapogenikoff, la demoiselle russe qui est avec elle, et le diacre puis Jaka Griff.
Nous dînons tous ensemble.
Le diacre a fait de nouvelles démarches, et Bauvais, Bauvais a plusieurs haras en Russie, propose des chevaux. Il a surtout un, dit-il, doré, âgé de quatre ans et demi, fougueux et si beau qu'il veut l'offrir à Dagmar, à la grande-duchesse héritière. Mais par amitié pour le diacre il veut bien le vendre et en demande mille roubles. S'il est vrai que ce cheval est beau, et doré et jeune, mille roubles me paraissent bien peu de choses. Mais il faut six mois pour le dresser et pour que ses cinq ans s'accomplissent.
J'ai dit et le diacre va lui demander la description de ce cheval et aussi son acte de naissance pour que je sache de quelle race il est et qui ont été son père et sa mère.
Je suis heureuse et fière d'avoir été parmi les chevaux, dans les écuries chez Mark, et d'en parler.
Ma tante et Dina vont avec Mme Sapogenikoff etc. au café chantant, et je rentre, écris, et relis mon journal ancien.
Amen.